Sunday, August 30, 2015

Citation du 30 aout 2015

Honi soit qui mal y pense

Rien n'est bon ni mauvais en soi, tout dépend de ce que l'on en pense.
Shakespeare – Hamlet


Deux approches de la même idée, toutes deux venant de notre voisine et amie, l’Angleterre.
1 – La jarretière accessoire vestimentaire des femmes, souvent assimilé à leur intimité et qu’on ne devrait pas évoquer en dehors de leur boudoir, peut devenir un insigne de la plus haute dignité – telle que les plus grands du royaume soient honorés de l’arborer.
L’idée est qu’il ne faut pas honnir quiconque, car l’honneur n’est pas forcément  lié à une apparence visible ; la véritable grandeur d’un homme est dans la considération qu’on lui accorde. Une autre idée est aussi que la puissance d’un grand roi s’évalue à sa capacité à hisser le plus vil ornement à hauteur des plus grandes distinctions. Il arrive que ce qui touche à l’intime des rois corresponde à ce phénomène : ainsi de la maitresse de Louis XV (La Poisson devenue Marquise de Pompadour) ; ainsi de la jarretière de la comtesse de Salisbury, maitresse du roi Édouard III.
2 – Le bon et le mauvais dépendent tous les deux non de la réalité auxquelles on applique ces évaluations, mais de l’évaluateur lui même. On pense bien sûr à l’ouvrage de Nietzsche Par delà le bien et le mal (1).

Sans vouloir forcer la ressemblance (mais après tout qu’importent les siècles qui séparent Shakespeare de Nietzsche ? La philosophie touche ici des concepts sur les quels l’histoire n’a pas de prise), la question de l’origine des valeurs se trouve évoquée dans des contextes identiques. Il n’est pas dans notre capacité de rencontrer le mal absolu : tout ce qu e nous pouvons dire c’est que notre être est dans sa totalité convulsé par les horreurs commises par des hommes : le mal nait de cette convulsion.
Alors, je sais que ça nous coute beaucoup de dire une chose pareille devant les abominations commises par certains. Mais certaines de ces abominations sont encore plus abominables lorsque ceux qui les commettent prétendent le faire au nom du Bien absolu. Ainsi des viols « religieux » des adeptes de l’Etat Islamique.
Révoquer le mal absolu c’est aussi révoquer le Bien absolu.
----------------------------------------

Citation du 29 aout 2015

L’intempérance animale dans la jouissance de la nourriture est l’abus des moyens de jouissance, qui contrarie ou épuise  la faculté d’en faire un usage intellectuel.
Kant – Doctrine de la vertu (Première partie, section 1, article 3, §8)
(Lire le texte complet en annexe)


Pire que l’abus d’alcool, pire aussi que l’usage des stupéfiants qui stimulent un moment l’imagination, la gloutonnerie est une jouissance animale parce qu’elle n’occupe que les sens et jamais l’imagination ; elle met donc dans un état encore plus proche de la brute.
La faute n’est pas seulement de rechercher la jouissance pour elle-même, de vivre comme un des ces « pourceaux d’Epicure » (1). Plus grave peut-être, cette faute consiste à refuser de rechercher la jouissance par des moyens « intellectuels ». Car enfin, je peux aussi user de mon intellect et de mon imagination pour en tirer un plaisir. Ainsi, moi qui vous parle, je suis entrain de jouir en écrivant ces petits textes qui flattent mon narcissisme (2) : et si ce n’était que pensum, je ne me livrerais sans doute pas si volontiers à ce travail.
Ainsi donc, ce qui est indigne de l’homme ne consiste pas à chercher le plaisir, mais à l’obtenir sans la complicité de son esprit.
A ce titre (et toujours selon Kant), la drogue (« l’opium et autres productions du règne végétal ») est moins coupable que la gloutonnerie parce qu’elle stimule pour commencer les forces imaginaires dont le texte (cf. en Annexe) nous dit qu’il s’agit d’un jeu actif des représentations.
Bon. Et si on trouve quelque substance d’origine végétale qui stimule encore plus l’imagination, ne serions nous pas justifiés d’en consommer ? C’est ce qu’ont pensé beaucoup de poètes et artistes, dont André Breton.

----------------------------------------
(1) Horace, Epitres I, 4 «Au milieu de tes espérances, de tes soucis, de tes craintes, de tes emportements, regarde comme le dernier chacun des jours de ta vie. L'heure que les dieux y ajouteront, tu la recevras avec reconnaissance, comme une faveur inattendue. Si tu veux rire, viens me visiter ; tu verras un homme gras, poli, fort occupé de sa peau, un pourceau d'Épicure. »
(2) Evidemment, ce genre de plaisir n’a qu’un temps : il s’agit ensuite d’expurger ces productions de tout ce qui n’a d’autre effet que de donner un plaisir complaisant.
----------------------------------------

Annexe :
« L'intempérance animale dans la jouissance de la nourriture est l'abus des moyens de jouissance, qui contrarie ou épuise la faculté d'en faire un usage intellectuel. Ivrognerie et gourmandise sont les vices qui rentrent sous cette rubrique. En état d'ivresse l’homme doit être traité seulement comme un animal, non comme un homme. Gorgé de nourriture et un tel état il est paralysé pour un certain temps, s’il s'agit d'actions qui exigent de l'adresse et de la réflexion dans l'usage de ses forces.- Que ce soit transgresser un devoir envers soi-même que de se mettre en un tel état, c'est là ce qui tombe sous les yeux. Le premier de ces états qui nous ravalent en dessous de la nature animale même, est habituellement l'effet de boissons fermentées, mais aussi d'autres moyens de s'étourdir, tel l'opium et autres productions du règne végétal, et il est séduisant par le fait qu'il procure pour un moment le bonheur rêvé, qu'il libère des soucis et donne même des forces imaginaires ; mais il est nuisible parce qu'il entraîne par la suite abattement, faiblesse, et, ce qui est le pire, la nécessité de prendre à nouveau du produit qui permet de s'étourdir et même d'en prendre plus. Aussi bien la gloutonnerie (gefrässigkeit) peut encore être classée parmi les jouissances animales, puisqu’elle n’occupe que les sens, qu’elle laisse dans un état passif, et jamais l’imagination, comme il arrive dans l’état précédent où se rencontre un jeu actif des représentations ; elle est donc encore plus voisine de la jouissance de la brute. » Kant Métaphysique des mœurs, Doctrine de la vertu, § 8


Friday, August 28, 2015

Citation du 28 out 2015

Le nu éveille des émotions excessives. La chasteté du vêtement les tempère. Comment dicter des lettres raisonnables à une secrétaire nue?
André Maurois – Lettres à l'Inconnue
Une secrétaire nue ? Fi donc ! Quelle vulgarité ! Une secrétaire sexy oui – car ce qui compte, ce n’est
pas de voir sa secrétaire nue, c’est de l’imaginer.
Voilà une raison de plus pour souscrire à l’avis de Maurois : Le nu éveille des émotions excessives. La raison d’être du vêtement est justement de neutraliser cet effet du corps sur la sexualité. Bien sûr il ne peut jouer ce rôle que dans un contexte social donné, puisque l’émoi sexuel n’est pas seulement lié à des données physiologiques, mais aussi à des tabous sociaux-culturels.
- Sinon, comment comprendre que pour les musulmans une mèche de cheveux suffise à mettre leur sexualité en émoi ? D’ailleurs c’était la même chose chez nous quand une femme « en cheveux » passait pour être une femme de mauvaise vie. Mais comme on dit : « Ça, c’était avant ». Aujourd’hui, tout cela s’est envolé, et de nouveaux codes ont pris la place : si le vêtement habille, il dénude aussi, comme le montre la photo jointe.

Oui, ça, c’est aujourd’hui. Mais est-ce toujours vrai ? Songeons à ces photographies d’art montrant des femmes dénudées, photos si léchées (sic) si élégantes que les formes qui s’y dévoilent nous tiennent à distance par leur perfection formelle. Comme tout ce qui est artistique, le nu ici ne déroge pas à la pureté, du moins pas à celle de l’émotion.


--> Occasion de distinguer entre ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas. L’art dégage les formes de leur matérialité et de leur fonctionnalité. Un sein, un sexe sont pour le sculpteur ni plus ni moins que des formes pour faire vibrer la lumière, pour faire rebondir le regard de courbes en courbes.

Thursday, August 27, 2015

Citation du 27 aout 2015

Citation du 27 aout 2015
La danse est une cage où l’on apprend l’oiseau.
Claude Nougaro – La danse (Chanson : paroles ici. Vidéo : ici)


Vous voulez faire une expérience désagréable mais salutaire ? Allez sur ce site, vous y trouverez 220 citations sur la danse. Maintenant prenez cette liste et effacez le mot danse/danser à chaque fois qu’il y apparaît. A la place, laissez un espace blanc et demandez-vous si vous sauriez retrouver le mot correct.
Le résultat est douteux, n’est-ce pas ? Pire : il apparaît qu’avec d’autres mots cette phrase aurait encore plus de sens !
Bon – j’ai fait l’expérience : avec cette citation de Nougaro, l’équivoque est impossible.

L’extrême contrainte de la « barre de chêne »  de l’école de danse (1) est la cage à la quelle l’oiseau danseur doit se soumettre pour se mettre enfin à voler.
Mais quel est donc cet oiseau dont nous parle la chanson de Claude Nougaro ? Oui, quel oiseau aurait besoin de sa cage pour exister ?
La cage on l’aura deviné est la salle de danse où les futurs danseurs ont inlassablement plié leurs corps à la discipline enseignée ; non pas comme une discipline de soldat, mais pour apprendre la légèreté, car la grâce du danseur tient à cela : ne plus avoir de poids. Le danseur est l’homme – la femme – dont le seul effort visible est celui qui lui permet de rester sur terre au lieu de s’élever dans les airs, son espace naturel. Le danseur vole comme l’oiseau. Il ne faut pas simplifier à l’extrême cette idée : il ne suffit pas au danseur de jaillir dans l’espace, venant d’un tremplin en coulisse ; ni de sauter comme s’il était lui-même un oiseau. Il lui faut créer l’espace où il va se déplacer dans l’air en bondissant, glisser sur le sol au lieu d’y marcher, et soulever sa partenaire comme si elle était en plume – car elle aussi a appris l’oiseau. Oui, c’est en cela que consiste l’effort et la discipline de l’école de danse que chante Nougaro : donner cette illusion que l’espace de la danse n’est pas notre espace, mais celui dans le quel le corps n’obéit plus aux mêmes lois.
----------------------------------

(1) Bien sûr il s’agit de la barre horizontale et non verticale !

Wednesday, August 26, 2015

Citation du 26 aout 2015

Ici (= dans la médecine), l’on peut gâter un homme sans, qu’il en coûte rien. Les bévues ne sont point pour nous : et c’est toujours, la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession, est qu’il y a parmi les morts, une honnêteté, une discrétion la plus grande du monde : jamais on n’en voit se plaindre du médecin qui l’a tué 
Molière (Le médecin malgré lui – Acte III, scène I)

J’ai cité tout du long cette tirade de Sganarelle, pour le plaisir. Mais en vérité j’aurais pu me contenter de ce qui se trouve en son milieu : C’est toujours la faute de celui qui meurt.
On comprend que Molière ironise : les médecins peuvent toujours faire mourir leurs patients, ceux-ci ne pourront dire de quoi ils sont morts – puisqu’un mort ne parle pas. Par contre les médecins eux, parlent – et d’abondance. En latin de cuisine ils expliqueront pourquoi leur patient est mort, un peu comme Sganarelle déclarant, péremptoire, dans le Médecin malgré lui : « Voilà ce qui fait que votre fille est muette ». Acte II, scène 4 (Lire ici)
Mais en réalité, je crois que cette phrase est plus inquiétante qu’amusante. Nous disons nous aussi, avec toute la science médicale que nous avons acquise – donc avec sérieux – que les morts meurent pour une négligence coupable.
- Si l’amie de 50 ans avait bien voulu écouter nos conseils et se surveiller un peu quand elle a eu ces accès de toux durant l’hiver, elle n’aurait pas laissé se développer un cancer du poumon. Du reste, elle aurait dû s’en méfier, fumeuse comme l’elle était…
- Et toi, Gros Louis : tu devrais faire très attention à ton diabète. La cécité, la maladie des reins (1), des pieds, tous ça te guette si tu continues à picoler et à bouffer comme ça. Après, tu ne viendras pas te plaindre quand ça t’arrivera.
Bref : si on prenait un peu soin de soi, la mort ne viendrait pas… Bien entendu : car, nous, qui nous prenons soin de nous, nous sommes est immortels…
-----------------------------------

(1) Je ne résiste pas au plaisir de citer le diagnostique médical expliquant l’effet du diabète sur les reins ; « La paroi des capillaires des glomérules s’altère et la membrane de filtration devient plus fragile. Le premier signe (stade) de la néphropathie est l’augmentation de la microalbuminurie au-dessus des valeurs normales (à 2 reprises) » (Voir ici). Enfoncé Sganarelle !

Tuesday, August 25, 2015

Citation du 25 aout 2015

L’Univers s’est écroulé sur son sofa, a ramené la couverture à lui et s’apprête à dormir d’un sommeil éternel
Simon Driver – membre du Centre international de recherches radioastronomiques (Icrar) de l’Etat d’Australie occidentale
Source : 20 minutes/sciences – (Lire en annexe)
Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau.
Anaxagore


Arrrghhh !!!! L’univers est à l’agonie. Ce pronostic n’est pas l’œuvre d’un prophète d’apocalypse, ni un fantasme sous amphétamine. C’est la prédiction calment calculée par les astrophysiciens (il est vrai que ce dernier tempère : « l’Univers est voué au déclin, comme une vieillesse qui durerait pour toujours » (cf. annexe) – une sorte de mort sans néant).
Comme le commun des mortels, je ne suis pas en état de juger du bien fondé de ce jugement. Qu’en est-il de l’énergie produite ? Qu’en est-il de la conservation de la matière calculée par Lavoisier d’après le principe d’Anaxagore ? Je n’en sais rien.
Mais je suis aussi comme chacun assailli en permanence des annonces catastrophiques à propos de la Planète : Nous étouffons la nature ! Nous détruisons les espèces animales avant de détruire l’espèce humaine !
Alors, voilà : au fur et à mesure que nous réchauffons la planète, l’univers se refroidit inexorablement depuis le Big-Bang : on imagine que notre production de carbone n’y change pas grand chose ! En plus, le Big-Bang, c’était il y  a 13 milliards d’années avant que notre espèce n’apparaisse. Si l’univers se détraque depuis, c’est quand même bizarre de nous en tenir pour responsable : on se sent comme l’agneau de la fable, accusé par le loup d’avoir pollué la rivière, alors qu’il n’y touche que 20 pas en aval du cruel animal. C’est dit : il faut que nous soyons coupables de quelque chose, qu’importe de quoi.
Bien sûr je fais semblant d’ignorer que ce qui compte, c’est l’échelle des durées. Ainsi, certains disent qu’il ne faut pas se troubler, que des bouleversements climatiques la Terre en a connu des quantités et que la vie a toujours su s’en accommoder. Oui – c’était il  y a des dizaines, voire des centaines de millions d’années. Oui mais nous, pauvres humains, nous défaillons dès qu’on cherche à  imaginer ce qui va se passer au-delà du siècle.
Bien, voilà au moins une conclusion certaine : les astrophysiciens, pas plus que quiconque ne peuvent imaginer ce qui va arriver dans un siècle.
-----------------------------------
Annexe
« L’Univers est en train de mourir de mort lente, selon une équipe internationale de scientifiques qui a mesuré l’énergie produite par 200.000 galaxies et découvert qu’elle était deux fois moindre que celle générée il y a deux milliards d’années.

Les chercheurs ont procédé aux mesures les plus précises d’énergie jamais réalisées dans une partie assez vaste de l’espace. L’énergie produite a été divisée par deux et diminue sans cesse, ont-ils découvert. « A partir de maintenant, l’Univers est voué au déclin, comme une vieillesse qui durerait pour toujours », a expliqué Simon Driver, membre du Centre international de recherches radioastronomiques (Icrar) de l’Etat d’Australie occidentale qui a participé au projet. « L’Univers s’est écroulé sur son sofa, a ramené la couverture à lui et s’apprête à dormir d’un sommeil éternel », selon lui. » Simon Driver, publié par 20 MinutesLire la suite ici

Sunday, August 23, 2015

Citation du 24 aout 2015

On ne comprend pas une œuvre, on comprend l'homme qui l'a faite.
Boris Vian – Jazz Hot

Oui, comprendre une œuvre, c’est impossible, car dans ce cas on pourrait tout en dire et après l’avoir fait on pourrait rentrer dans le silence et imposer à chacun de le faire.
En réalité, une œuvre d’art, c’est un « réservoir » de sens inépuisable, un stimulant extraordinaire pour  la pensée, pour l’émotion, pour l’extase : « O récompense après une pensée / Qu’un long regard sur le calme des Dieux ! » (1) Telle est la méditation du poète.
L’œuvre d’art nous donne à penser, et c’est déjà beaucoup. Vouloir ensuite la faire entrer dans notre méditation et prétendre que rien n’en dépasse, voilà une étrange présomption. Qu’on s’enrichisse de la science de l’historien personne n’en doutera (2) ; mais n’en demandons pas plus.
Este qu’on n’en finit pas de prononcer des paroles définitives sur l’œuvre d’art. Présomption ridicule à la quelle nous ne savons pourtant pas renoncer ?
Boris Vian nous invite à contourner la difficulté : renoncez, nous dit-il, à vouloir expliquer l’œuvre. Tâchez seulement de comprendre l’homme. Bigre ! La tâche est également insurmontable ! Mais enfin peut-être que si on ne peut pas tout connaître de l’artiste peut-on au moins en comprendre une petite partie ? Par exemple comprendre ce qu’il était, ce qu’il aimait, ce qu’il cherchait lorsqu’il a créé son chef d’œuvre ? Comprendre non l’œuvre, non l’artiste, mais le rapport de l’un à l’autre.
De Leonard à la Joconde ; De Beethoven à Elise ; D’Aragonà Elsa
----------------------------------
(1) Paul Valéry – Le cimetière marin

(2) Visionner et écouter le commentaire du musée du Louvre sur la Joconde ici.

Citation du 23 aout 2015

Pour qu'il y ait passion, il faut que l'union soit brutale, que l'un des corps soit très avide de ce dont il est privé et que l'autre possède en très grande quantité.
Boris Vian – L'herbe rouge

Passion = union brutale
Union brutale = acte sexuel. C’est ce que suggère cette citation, et mise à part la réduction de la passion à la sexualité, rien de plus à dire ?

Je trouve qu’un singulier parallèle est fait ici entre la sexualité et l’échange. En effet, pas de sexe sans ce besoin chez l’un et cette ressource pléthorique chez l’autre. De tout temps, l’échange a supposé cette condition : que des villageois de la montagne aient faim et que les pécheurs de la côte aient du poisson en surabondance, et voilà un commerce qui s’organise.
Seulement voilà : le parallèle avec le sexe blesse un peu. Que le besoin sexuel soit un manque du sexe de l’autre, soit. Mais que l’autre ait comme un bien abondant le sexe désiré, là ça ne colle plus ! Cette belle jeune fille à la chevelure brillante, au corsage gonflé de promesses, à la croupe dansante, possèderait un bien dont les hommes seraient affamés ? Qu’ils soient affamés, certes ; mais pour la jolie fille ses cheveux sont ce qui protège son crane, ses seins sont destinés à nourrir ses enfants, ses fesses sont les muscles qui la portent. Nul ressource ici, nul bien échangeable.
Ce dont le désir sexuel est avide n’existe que par rapport à lui. Ce corps-désiré n’à aucune réalité autre que fantasmée ; autant dire qu’il n’existe que dans le cerveau des hommes en rut.

La différence entre le viol et la prostitution est que la prostituée doit être payée, qu’on institue avec elle un échange commercial, alors que la femme violée est volée, qu’on lui prend sans dédommagement les charmes dont on ressent le désir.
Supposons donc que les charmes du sexe opposé soient l’objet des biens désirables. On peut comme pour toute chose dans le domaine de l’économie estimer qu’il peut être volé, ou échangé ou donné. On en est là selon Boris Vian dans l’amour-passion
Filons la métaphore jusqu’au bout. L’ensemble de moyens de faire circuler les biens sont : l’échange, le vol et … le don.

Si l’amour est réciprocité, il ne peut entrer dans l’une des deux premières catégories de circulation des biens économiques. Il ne lui reste  plus qu’à être don.