Friday, December 19, 2014

Citation du 20 décembre 2014

Le verbe aimer est difficile à conjuguer: son passé n'est pas simple, son présent n'est qu'indicatif et son futur est toujours conditionnel.
Jean Cocteau
Encore une citation sur l’amour ! Ce Blog en compte déjà plus de 80, sans parler des amants et de l’amitié… N’en jetez plus !
- J’entends bien, mais outre le fait qu’on n’a jamais tout dit de l’amour, il y a le fait que Cocteau nous livre ici une citation comme on les aime : rhétoriquement bien balancée, pleine de vérité – mais aussi pleine de brume.
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Amour : son passé n'est pas simple. Cocteau parle-t-il de l’amour au passé, celui qui autrefois bouleversa notre vie, ou du passé de l’amour – autrement dit son origine ? Selon moi, c’est plutôt cela : l’origine de l’amour n’est pas simple, entendons qu’il a toujours plusieurs origines. Voilà donc l’idée : le sentiment amoureux se donne comme un tout inanalysable (« parce que c’était lui, par ce que c’était moi »), mais il résulte d’une alchimie complexe (qui aboutit à une cristallisation – toutefois dans un sens différent de celui de Stendhal)
Amour : son présent n'est qu'indicatif. Ça, c’est déjà plus facile : le sentiment amoureux inclut l’intuition de l’éternité, mais tout dans l’être humain n’est que fugitif et temporel. En nous, l’avenir est foi : en nous levant le matin nous sommes persuadés que nous serons encore de ce monde le soir… et que nous aimerons plus que tout notre petite femme à qui nous faisons la bise en partant bosser… Peut-être n’est-ce qu’une illusion, mais elle est nécessaire pour vivre.
Amour : son futur est toujours conditionnel. « Mon amour, je t’aimerai toujours si… »
Hum… voilà une étrange formule : à quelle conditions l’amour est-il donc suspendu ? Plus encore : l’amour tolère-t-il la conditionnalité ? Car si c’est le cas, alors il faut admettre qu’il soit contractuel : « Mon amour, je m’engage à t’aimer tant que… » :
- tant que tu seras belle, jeune, désirable etc…
- tant que je n’aurai rencontré personne de mieux que toi
- tant que je le voudrai.
--> Alors là, deux possibilités :
- ou bien vous dites que l’auteur de ces lignes écrit n’importe quoi.
- Ou bien vous le remerciez d’oser dire – avec Jean Cocteau – ce que tout le monde
ressent sans oser le penser.

Thursday, December 18, 2014

Citation du 19 décembre 2014

« Notre prochain, ce n'est pas notre voisin, c'est le voisin du voisin », ainsi pensent toutes les nations.
Nietzsche – Le Gai Savoir (1887)
1ère lecture :
… Ou peut-être « le voisin du voisin du voisin – etc. »
Bref : notre prochain nous paraît intéressant parce qu’il est un « voisin », sans savoir de qui. Mais si possible, faisons qu’il soit quand même assez lointain pour ne pas être connu – et surtout pour ne jamais risquer de le rencontrer !
2ème lecture :
L’amour du prochain, c’est Jésus qui en parle le mieux. Ecoutons-le : lorsque le Docteur de  la loi lui demande « Qui est mon prochain ? », Jésus lui répond par la Parabole du Bon Samaritain (texte en Annexe).
L’avantage avec cette parabole, c’est qu’on n’a vraiment pas besoin de la commenter : elle parle d’elle même. Mon prochain c’est l’Homme, c’est à dire tout homme, même le plus étranger, même le plus  humble, même le moins engageant.
Car, quand on veut savoir qui est notre prochain, c’est la charité qu’il faut prendre pour boussole. Et c’est effectivement un bon filon, qu’on peut suivre pour arriver jusqu’à la Justice, comme le prouve cette citation de Proudhon :
« La justice c’est le respect spontanément éprouvé et réciproquement garanti, de la dignité humaine, en quelque personne et dans quelque circonstances qu’elle se trouve compromise, et à quelque risque que nous expose sa défense. » Proudhon – De la justice dans la Révolution et dans l’Eglise.
Radical, n’est-ce pas?
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Parabole du Bon Samaritain :
- Un docteur de la Loi, voulant se justifier, dit à Jésus : Et qui est mon prochain ?
- Jésus reprit la parole, et dit : Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba au milieu des brigands, qui le dépouillèrent, le chargèrent de coups, et s’en allèrent, le laissant à demi mort.
Un sacrificateur, qui par hasard descendait par le même chemin, ayant vu cet homme, passa outre.
Un Lévite, qui arriva aussi dans ce lieu, l’ayant vu, passa outre.
Mais un Samaritain, qui voyageait, étant venu là, fut ému de compassion lorsqu’il le vit.
Il s’approcha, et banda ses plaies, en y versant de l’huile et du vin ; puis il le mit sur sa propre monture, le conduisit à une hôtellerie, et prit soin de lui.
Le lendemain, il tira deux deniers, les donna à l’hôte, et dit : Aie soin de lui, et ce que tu dépenseras de plus, je te le rendrai à mon retour.
Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé au milieu des brigands ?
C’est celui qui a exercé la miséricorde envers lui, répondit le docteur de la loi. Et Jésus lui dit : Va, et toi, fais de même. (Luc, 10 30-37)

On peut lire aussi ceci

Wednesday, December 17, 2014

Citation du 18 décembre 2014

C'est son prochain qu'il faut aimer comme soi-même. Les autres, c'est facile. Ils sont loin.
 Henri Jeanson
Loin des yeux, près du cœur ? Est-ce pour cette banalité que j’ai retenu cette citation ?
Peut-être, mais pas seulement. Car, s’il est vrai qu’on aime lorsque les défauts de l’être aimé se sont estompés dans le lointain du souvenir – et donc que ce sont les morts qu’on aime le plus – la dénonciation de Jeanson est un peu plus cinglante.
C’est qu’on n’aime pas forcément – voire même du tout – quand on dit qu’on aime. Je m’explique : certes quand je dis à la femme qui est blottie contre mon épaule : « Chérie, je t’aime », ça m’engage et si je ne le pense pas je me prépare bien des soucis, voire même des remords si j’ai une conscience. Mais supposons qu’elle soit loin, très loin de moi ; supposons que je lui écrive des lettres d’amour (comme on le faisait autrefois) ; n’est-ce pas là que je vais imaginer les déclarations d’amour les plus enflammées… mais aussi les plus sincères ? Quand nous lisons les lettres qu’Apollinaire écrivait à Lou, ou Diderot à Sophie, qu’est-ce qui nous frappe ? C’est bien sûr la force de cet amour, qui peut durer aussi longtemps que durera cette correspondance, près de 15 ans dans le cas de Diderot. (1)
Bref : on le devine, l’idée c’est que l’amour n’a pas besoin de la présence de l’autre pour vivre. Il a besoin d’imagination, et pour ça, il n’est pas nécessaire de faire appel au réel.

Alors, ça ne vous rappelle rien ? On prétend que l’ère du numérique a disloqué les rapports humains, qu’au lieu de parler à nos voisins réels, nous préférons parler à des amis virtuels, que les rapports amoureux sont devenus à la fois plats et inauthentiques, avec cette appli GPS qui nous permettent, au lieu d’accompagner notre copine qui fait les soldes,  de savoir dans quel magasin elle est entrée.
Mais en réalité, en virtualisant les rapports humains, en démultipliant les « amis » que vous ne rencontrerez jamais, peut-être n’avez-vous pas seulement développé tous ceux qui sont pour vous des « prochains-lointains » ? Peut-être avez-vous aussi découvert, sans même y songer, une nouvelle façon d’aimer les gens ? N’y a-t-il pas dans ces amis, des gens avec les quels vous avez de chauds et réconfortants échanges ? Des amis Facebook avec les quels vous partagez plus de valeurs et de rêves qu’avec … certains de vos amis retrouvés chaque jour à la machine à café ?
D’ailleurs, si jamais vous rencontriez vos amis-Facebook, pensez-vous que ça donnerait quelque chose de plus ? Qu’en savons-nous ? En tout cas personne ne réclame de rencontrer tous ces gens avec qui on a d’affectueuses relations – virtuelles !
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(1) « Qu’est-ce que les caresses de deux amants, lorsqu’elles ne peuvent être l’expression du cas infini qu’ils font d’eux-mêmes? Qu’il y a de petitesse et de misère dans les transports des amants ordinaires ! Qu’il y a de charmes, d’élévation et d’énergie dans nos embrassements. » (Diderot – Lettre du 2 juin 1759)  Lisez donc ce Post qui consacre quelques lignes à cette correspondance sous le titre : Monologue à deux voix

Tuesday, December 16, 2014

Citation du 17 décembre 2014

Ne te porte jamais caution.
Thalès de Milet – Apophtegme (1)

Votre fiston est entré à la fac en septembre et vous avez dû vous porter caution pour son appart. Vous avez pensé que, de toute façon ça ne changerait pas grand-chose, puisque c’est vous qui payez.  Erreur ! Vous auriez dû écouter ce conseil de Thalès : ce n’est pas pour rien que son apophtegme a traversé les millénaires pour parvenir jusqu’à nous. On y a trouvé une vérité suffisamment évidente pour la retenir et la transmettre à travers les siècles.
Ne haussez pas les épaules comme si les vieilleries de la Grèce antique ne nous concernaient pas, surtout quand il s’agit d’affaires d’argent : après tout la Grèce d’aujourd’hui est bien contente de trouver des gens qui se portent caution pour elle. Bien sûr – mais quand même, c’est la preuve que la question demeure.
Quant à nous, comment faire avec ces grigous des Agences immobilières ? On est faits comme des rats entre leurs pattes crochues.
Certes. Mais que ça ne nous empêche pas de réfléchir à la vérité qui s’énonce dans cette sentence : s’il ne faut pas se porter caution, c’est parce que nous ne maitrisons pas l’avenir. C’est là tout le problème de la finance : à quel taux engager son argent sur 20 ans alors qu’on ne sait même pas quel sera le taux bancaire l’an prochain ? Qu’on soit obligé de le faire pour soi-même, passe encore. Mais le faire à titre de caution solidaire, voilà ce que la sagesse déconseille. En tout cas Thalès n’oublie pas que la finance et l’altruisme, sont deux choses différentes.
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Revenons à la réalité d’aujourd’hui : Thalès, malgré ce qu’on dit de lui (2), ne savait pas tout en matière de finance. Car tout dans l’économie financière repose sur l’incertitude concernant l’avenir. Comment espérer accroitre ses gains, sinon en faisant des placements que d’autres n’auront pas faits ? Au point que la Police de la bourse condamne le « délit d’initié » : la règle du jeu boursier c’est que tout le monde soit placé sous le même « voile d’ignorance » (Rawls)
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 (1) Un apophtegme (du grec ancien ἀπόφθεγμα / apóphthegma : « précepte, sentence ») est un précepte, une sentence, une parole mémorable ayant valeur de maxime. Voir ici.

(2) Voici l’anecdote qu’on rapporte à son propos : « Irrité des remarques de quelques concitoyens à propos de sa sagesse qui ne lui avait pas apporté la richesse, il voulut démontrer qu'on pouvait facilement et rapidement devenir riche: il s'appropria le contrôle absolu des pressoirs à olives de son pays, au moment où il jugea que la récolte des olives serait très abondante et, ainsi, il put imposer le prix qu'il voulait à tous ceux qui devaient utiliser ses pressoirs, ce qui lui rapporta une fortune en une seule saison. Puis ayant prouvé son point de vue, il abandonna ses affaires et retourna à ses occupations d'ordre philosophique et mathématique. »

Monday, December 15, 2014

Citation du 16 décembre 2014

Ce qui a donné lieu à l'opinion que l'on a conçue d'eux [Moïse, Jésus, Mahomet], c'est la hardiesse qu'ils ont eue de se vanter de tenir immédiatement de Dieu tout ce qu'ils annonçaient au peuple.
Anonyme  ̶   Livre des trois imposteurs / chapitre 1 – §5  (1721)
Quel est le plus gros mensonge qu’on puise faire ? Selon notre Anonyme, c’est celui qui consiste à prétendre avoir rencontré Dieu en personne.
On donc l’aura compris : les trois imposteurs s’appellent Moïse, Jésus et Mahomet. On peut télécharger ce livre ici (1) ;  on constatera qu’il s’agit d’une critique virulente non seulement des religions du livre, mais encore des prophètes qui les ont inventées : on ne manquera pas d’être intéressé pas sa hardiesse (on lit par exemple au § 5 : « Jésus-Christ lui-même n’échappa point au juste châtiment qu’il méritait »).
Remarquons d’ailleurs qu’on pourrait même ne pas être athée, et dire quand même que les religions sont des impostures. Après tout, on peut bien avec Epicure imaginer que Dieu existe, mais qu’il ne s’occupe pas de nous, car cela troublerait sa béatitude. Ou avec Rousseau que les prophètes sont des gens inutiles, car Dieu parle directement à tous les hommes qui ont le cœur pur.
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De nos jours il ne manque pas d’exaltés pour dire que Dieu vomit les Infidèles et qu’il leur un réserve sort horrible – à commencer par celui que ces Fous-de-Dieu vont leur faire subir rn son nom.
Contre ces illuminés, récemment, un jeune tchadien catholique me disait en parlant de compatriotes musulmans : « Ils disent que Dieu veut ceci ou cela, qu’il nous abomine parce que nous ne croyons pas en Lui. Je leur réponds : « Je connais Dieu aussi bien que toi. Il ne dit pas ça du tout ! ».
Et c’est vrai : comme l’affirme notre Citation-du-jour, les hommes qui prétendent avoir de l’autorité en religion affirment tous que Dieu leur a parlé – ou qu’ils connaissent des gens à qui Il a parlé ; ou encore qu’ils ont le don d’interpréter Ses paroles. Quelle preuve ont-ils de ce privilège ? Aucune : ils s’appuient sur la faiblesse et sur la misère de ceux qui les croient.
Le livre des trois imposteurs ne dit pas autre chose : c’est l’ignorance et la peur qui engendre le pouvoir des prophètes. Mais au lieu de faire disparaître l’angoisse, ils l’ont décuplée, par leur volonté de pouvoir. C’est par le mensonge qu’on règne sur les ignorants.
Après, qu’on me dise que la Religion c’est bien autre chose ; qu’elle est la source de la spiritualité ; qu’elle élève l’homme au-lieu de le rabaisser ; que c’est par l’exemple des grands mystiques qu’il peut deviner vers quel horizon il doit aller : d’accord.
Mais c’est une religion silencieuse et non une religion de la parole qui profère les anathèmes.
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(1) Cette édition est datée 1777 et elle attribue l’ouvrage au baron d’Holbach

Sunday, December 14, 2014

Citation du 15 décembre 2014

La tour de Pise ne se redressera plus jamais. Pas plus que la virilité de Jacques Rainier (héros du roman), qui atteint l’âge où le déclin de la prostate entraîne le déclin du monde…
Commentaire du roman de Romain Gary (1975) – Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable

Le déclin de la prostate entraîne le déclin du monde Brrrrr    : ça fout les miquettes, n’est-ce pas messieurs ?
Réfléchissons : le monde décline en même temps que la libido : voilà une vérité qu’on n’envisage pas suffisamment. La transformation de la prostate en une vieille éponge mitée incapable de soutenir la virilité, associée à la raréfaction de la testostérone serait donc pire que la ménopause chez les femmes ? (1) Comment le savoir ? Le questionnaire concernant l’andropause (test ici) vous éclairera peut-être – ou peut-être pas.
--> Essayons plutôt la méthode hypothético-déductive : supposons que ça soit vrai et examinons les conséquences qui en découlent afin de les comparer à ce qu’on trouve  dans la réalité.
- Donc notre rapport au monde dépend de notre libido. Attention ! Je n’ai pas dit : « dépend de notre rapport à l’objet sexuel », celui qu’on va conquérir en se battant dans un monde de compétition. Non. Il s’agit de dire que les hommes perçoivent le monde qui les entoure de façon subjective en fonction de la testostérone qui coule dans leurs veines – et de l’état de leur prostate.
- Du coup, on en vient à supposer que l’élan sexuel imprègne de façon détournée tous nos sentiments, toutes nos attitudes – et surtout  notre tempérament, nos enthousiasmes, notre hardiesse, et même notre capacité d’invention et de création. C’est donc cela qui se flétrirait une fois tarie en nous cette source hormonale ?
On dirait alors que l’on n’a que l’âge de ses hormones.

Désespoir ? Pas du tout : n’oublions pas que si Platon fixait à 50 ans l’âge de la sagesse, c’est qu’il savait que passé l’âge du désir et des feux de la passion, une autre carrière s’ouvrait aux hommes : celle de la connaissance et de la science de l’action opportune. Ce qui signifie que « passée cette limite, un autre ticket est utilisable » : que la sérénité et la créativité de la sagesse sont le bonheur qui nous attend au tournant de la cinquantaine : le sage prend alors le temps de connaître, de vivre avec lui-même et peut-être même de s’aimer d’avantage en se contemplant dans ses créations.
Plus de testostérone ? Aucune importance : misez sur la dopamine !
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(1) Sur l’andropause, voir ici.