Wednesday, February 10, 2016

Citation du 11 février 2016

La vérité de la vie est dans l'impulsivité de la matière. L'esprit de l'homme est malade au milieu des concepts.
Antonin Artaud – Le bilboquet
Que les concepts fassent écran entre la réalité et nous, c’est une idée fort répandue, qu’Artaud reprend (peut-être sans y penser). En revanche il la rénove et la magnifie à sa façon : car au lieu d’insister sur la pâleur des concepts sclérosants et paralysants, au lieu d’évoquer le monde qui bouge derrière l’écran de fumée des mots, il se tourne vers la matière quasiment vivante, en tout cas réagissante et impulsive. (1) Refusant d’opposer la minéralité à la matière vivante, on pourrait voir le monde comme cela : une matière vivante, qui surgit d’elle-même, un peu comme le bois ajoute au tronc un tour de plus chaque année, mais aussi un peu comme la lave surgit du volcan. On serait dans un monde enchanté où les esprits de la forêt côtoieraient ceux du fleuve ou de la montagne.
o-o-o
Mais il n’y a pas que cela. Dans un monde dont la vie s’est retirée, l’homme est malade. Oui, la maladie résulte de cette coupure entre un monde qui bouge et nous mêmes qui sommes bloqués, comme dans une carapace qui nous étouffe. On retrouve, comme dans chacun des écrits d’Artaud la souffrance de cette pathologie d’une vie qui s’étouffe elle-même qu’il faut ranimer sans cesse parce que nous la détruisons sans cesse.
Je crois qu’il faut lire Artaud, ne serait-ce que pour cela : la compréhension intime de la souffrance de cette maladie qu’est la schizophrénie – ou comme on voudra l’appeler, peu importe. La pathologie mentale est souffrance, intolérable, sans issue, elle est cet enfermement qu’Artaud tente de décrire pour s’y sentir moins seul.
----------------------------------
(1) On croit entendre Diderot pour qui la matière dont le monde est pétri est vivante, au point d’ailleurs que ce soit peut-être par elle que nous ayons une destinée post mortem !
Ecoutons-le : « Ceux qui se sont aimés pendant leur vie et qui se font inhumer l’un à côté de l’autre ne sont peut-être pas si fous qu’on pense. Peut-être leurs cendres se pressent, se mêlent et s’unissent. » Diderot - Lettre à Sophie Volland (15 octobre 1759)

Et celle-là : « La seule différence que je connaisse entre la mort et la vie c’est qu’à présent vous vivez en masse et que dissous, épars en molécules dans vingt ans vous vivrez en détail. » Diderot – Idem (Lire ici)

Tuesday, February 09, 2016

Citation du 10 février 2016

Que la concurrence vitale intestine ou intérieure ne s'impose pas à l'homme sociable ou que ce dernier puisse s'en affranchir, c'est ce que suffirait à établir la société même créée par l’homme. Qui dit société dit rapports fondés sur la communauté des intérêts. C'est la solidarité "l'aidons-nous les uns les autres" qui se substitue à l'antagonisme, au "tue-moi ou je te tue" de l'homme, qui a permis à l'homme devenu social de triompher dans la lutte - celle-ci nécessaire - qu'il lui a fallu soutenir contre tout ce qui n'était pas lui, contre les forces organiques et inorganiques de la nature ennemie.
Jules Guesde, En Garde ! (1911)

Les idées sont souvent comme les pendules dont le balancier en mouvement permanent oscille d’une position extrême à l’autre.
Guesde part de l’origine de la société, du principe qui l’a fondée et qui perdure encore aujourd’hui. Ce principe est la communauté des intérêts que Guesde traduit hardiment en solidarité. Du coup la coopération l’emporte sur l’affrontement, hissant les relations humaines jusqu’à la socialisation. Notons que cet effet hautement moral ne repose pas sur des valeurs qu’il serait de notre devoir d’observer, mais sur l’instinct individuel de survivre qui trouve satisfaction dans la communauté humaine en lutte contre la nature ennemie. La compétition entre les hommes, au lieu d’être conçue comme un stimulant pour la force productive des individus, est définie comme l’effet de l’antagonisme qui les oppose, et donc comme ce qui dilue le groupe social, le condamnant à la défaite face aux forces hostiles de la nature. C’est ainsi que lorsqu’un cyclone ravage les Caraïbes, les petites iles indépendantes mettent beaucoup plus longtemps à s’en relever que les Antilles françaises soutenues par la solidarité de la Nation toute entière.

2016 : après avoir chargé la concurrence de tous les péchés, nous voici parvenu à l’autre bout du mouvement de balancier : de nos jours, la concurrence est devenue la condition du développement, mot qu’on prend dans son sens absolu, qui contient non seulement le progrès économique mais aussi celui du bien-être, de la santé, voire même de la civilisation. Les économistes américains ont imposé leur vision de l’Homme : c’est un être certes égoïste mais aussi rationnel. Comme le dit Jules Guesde, son égoïsme l’oppose à ses semblables : dans l’organigramme de l’Entreprise, l’important c’est d’être le meilleur vendeur du mois, et tant pis pour les autres ; mais étant également rationnel, notre super vendeur sait bien que sans un esprit d’équipe minimum, l’entreprise va flancher, et donc qu'il ne pourra pas continuer à vendre, ni à gagner le concours du mois.

Toutefois, ce principe de fractionnement, d’individualisation, peut dans le même mouvement se retourner en son contraire : pour l’emporter sur les autres entreprises, pour être le meilleur, il faut aussi considérer que l’absorption des concurrents est une bonne chose. Au lieu de jouer la carte de Thanatos (le Thanatos freudien qui détruit en dispersant), voici l’entreprise qui obéit à l’instinct de vie (l’Eros freudien qui veut agréger le maximum d’éléments dispersés) : la concurrence capitaliste procède par digestion de la concurrence en non par démembrement.

Monday, February 08, 2016

Citation du 9 février 2015

Ce qui unit les êtres c’est l’Amour,
Ce qui les sépare c’est la sexualité.
Seuls l’homme et la femme qui peuvent se rejoindre au-dessus de toute sexualité sont forts.
Antonin Artaud
Le sexe et l’Amour … Eros et agapè… Bon tout ça c’est bien connu (1) : alors qu’Eros est lié au désir et à l’union charnelle de deux corps qui restent extérieurs l’un à l’autre, agapè est l’amour-sentiment qui nous unit à l’autre aimé, qui nous hisse au-dessus de nous mêmes et qui nous fait fusionner avec lui. Certains commentaires de la Bible vont même jusqu’à concevoir agapè comme l'amour de Dieu envers les hommes.
La citation d’Artaud paraît quand même bien sévère pour la sexualité : voilà qu’elle nous sépare, et qu’elle est faiblesse – du moins comparée au sentiment amoureux qui nous unit à notre bienaimé(e) ? C’est vrai que la Saint-Valentin (qui se prépare ces jours-ci) célèbre plutôt le sentiment amoureux que la partie de pattes-en-l’air : s’agit-il de la pudeur qui convient quand on veut parler des gentils amoureux qui se bécotent sur les bancs publics comme dit la chanson – ou bien considère-t-on que le sentiment amoureux n’est sublime et ne porte au serment éternel qu’à condition d’oublier les enlacements plus charnels ?

Alors, les amoureux, êtes-vous d’accord avec ça ? Considérez-vous, comme les grecs, comme la Bible et comme Artaud que tantôt vous b… et tantôt vous aimez ? Traduction : quand vous faites l’amour avec votre bienaimé(e), le faites-vous en poète en sublimant chaque partie de son corps et chaque sensation qu’il vous apporte ?  Ou bien vous arrive-t-il d’oublier à qui appartiennent ces rondeurs que vous enlacez pour imaginer qu’elles sont celles de Kim Kardashian ?
------------------------------------

(1) Un petit récapitulatif pour rafraichir la mémoire ? « Liste des mots grecs pour dire amour : Éros (l'amour physique), Agape (l'amour spirituel), Storgê (l'amour familial) et Philia (amitié, lien social). » Art. Wiki

Sunday, February 07, 2016

Citation du 8 février 2016

Les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires
Montesquieu Esprit des lois (Livre 29 chapitre 16)
Cité par Cécile Duflot à l’Assemblée Nationale le 5 février 2016
(Débat sur le projet de réforme constitutionnelle portant création de la déchéance de nationalité pour tous)
Il ne faut toucher aux lois que d'une main tremblante.
Montesquieu – Lettres persanes (lettre 79) (1)


On a beaucoup cité Montesquieu ces temps-ci et l’on a raison : légiférer suppose qu’on ait l’idée de ce qu’est une loi, de ce qui la fonde et de la portée qu’elle doit avoir. Et c’est d’autant plus nécessaire qu’en modifiant (comme on se le propose aujourd’hui) la constitution on doit être conscient de la hiérarchie des lois et de ce qui distingue la loi qui fonde de la loi fondée.
Toutefois sans entrer dans ces arguties juridiques, on doit garder présents en mémoire les principes généraux sur les quels Montesquieu s’appuie ici et que l’on rappelle dans nos citations-de-ce-jour.
1 - D’abord, on ne change pas les lois sans un motif sérieux et incontournable.
Pour Montesquieu nous vivons dans un monde dont l’histoire constitue un répertoire de situations possibles et non la description d’une évolution irréversible : du coup, les lois sont pratiquement inamovibles. Une fois énoncées et calées sur la réalité sociale visée, inutile et donc dangereux de la modifier ; seules des révolutions le justifieraient et on sait que Montesquieu n’est pas l’homme de tels bouleversements.
2 - De plus, modifier les lois, c’est les affaiblir en donnant l’image de décisions susceptibles de varier selon la volonté du souverain. On se rapprocherait ainsi du despotisme, régime illégitime où le despote légifère parce que « tel est son bon vouloir ». Dans le contexte actuel c’est le reproche qu’on fait à un pouvoir qu’on soupçonne de manœuvrer dans une perspective politicienne
3 - Enfin, à supposer que l’occasion s’en présente, il faut s’assurer que la loi nouvelle ne contredise pas les lois précédentes, qu’elle soit conforme à leur esprit. Du coup, il est inutile d’ajouter je crois que la déchéance de nationalité « réservée » à quelques citoyens déroge au principe républicain d’égalité de ceux-ci devant la loi – de même qu’elle déroge aux principes internationaux dès lors qu’on veut rétablir l’égalité.
Occasion de rappeler que si l’on accuse le Front National d’être antirépublicain, c’est justement parce qu’il ne respecte pas ce pacte fondamental de la République.
-------------------------------

(1) Plus exactement : « Il est vrai que, par une bizarrerie qui vient plutôt de la nature que de l’esprit des hommes, il est quelquefois nécessaire de changer certaines lois. Mais le cas est rare, et, lorsqu’il arrive, il n’y faut toucher que d’une main tremblante : on y doit observer tant de solennités et apporter tant de précautions que le peuple en conclue naturellement que les lois sont bien saintes, puisqu’il faut tant de formalités pour les abroger. » Montesquieu – Lettres persanes, lettre 79

Saturday, February 06, 2016

Citation du 7 février 2016

Nîmes sans son accent ? Même pas en rêve !
Le Télégramme
Cette exclamation fait suite à cette information selon la quelle une réforme de l’orthographe permettrait d’omettre les accents circonflexes. Une réforme ? Oui, mais   « une réforme purement facultative de l'orthographe, préconisée par l'Académie française il y a... 26 ans, mais passée largement inaperçue, … et qui doit être prochainement généralisée dans les manuels scolaires. » (Lire ici.) Le même article précise : « L'accent circonflexe. Il n'est plus obligatoire, depuis 1990, sur les lettres « u » et « i ». Sont donc acceptés « maîtresse » ou « maitresse », « disparaître » ou « disparaitre », « coût » ou « cout ». Il est cependant conservé lorsqu'il marque une terminaison verbale (par exemple, pour « il fût ») et lorsque sa présence entraîne une différence de sens. Ainsi « jeûne » au lieu de « jeune ». (© Le Télégramme) On comprend alors l’indignation des nîmois qui tiennent semble-t-il à leur « ^ ».

--> Alors, moi, quand je lis ça, je tombe de ma chaise : comment ? Une réforme de l’orthographe, qui plus est impulsée par l’Académie française, et qui était facultative depuis 26 ans ? Est-ce possible ? C’est pour le coup qu’on a envie de dire : Même pas en rêve !
Car s’il y a une chose que l’Ecole de la République nous a apprise, c’est bien que l’orthographe ne se discute pas, que les mots s’écrivent non pas comme il est logique qu’ils le soient mais comme ils doivent l’être. Personne n’a autorité pour changer ça, sauf à faire un coup de force et pour cela il faut avoir la puissance de frappe de l’Académie Française, puissance qui se reconnaît à ce qu’elle est indiscutable et indiscutée.

- Encore faut-il qu’elle en fasse usage ! On imagine la voix chevrotante et les genoux flageolants des vieux immortels venant vous dire : « Nénuphar s’écrira « nénufar » si vous le voulez bien – sinon, continuez comme avant ». Débile ! Non, l’orthographe ne s’écrira jamais « ortografe » sauf à matraquer les rebelles par des zéro pointés dans les dictées. Car, oui : l’autorité de l’orthographe est incarnée par la dictée et matérialisée par la férule de l’Instituteur. D’ailleurs, l’on ne s’y est pas trompé hier, quand on a su que les manuels scolaires allaient entériner cette réforme à la prochaine rentrée : il y a eu des gens pour dire : « Je demande à récupérer les points que j’ai jadis perdus dans mes dictées pour l’usage de ces nouvelles graphies »