Wednesday, June 28, 2017

Citation du 29 juin 2017

Il n’y a pas besoin d’être grosse pour se penser grosse.
Anonyme
Un aveu : j’ai complètement oublié d’où provient cette citation lue récemment, sans doute dans un article consacré aux régimes de début d’été chargés d’éliminer les kilos-en-trop, réels ou fictifs. Oubli de peu d’importance, tant cette phrase est banale.
Banale et pourtant elle mérite un instant de réflexion. Car se « penser grosse » c’est se détester, refuser de voir sa propre image supposée hideuse dans le miroir ; mais en même temps rappelons-nous aussi tous ces hommes et ces femmes gras qui ont jadis été admirés pour cela justement (1). On se rappellera qu’à l’époque paléolithique la femme était  faite de rondeurs - on pense en particulier à la "Vénus de Willendorf" -  et que ce sont celles-ci que le sculpteur a voulu conserver dans sa statuette. On imagine qu’à l’époque du  paléolithique on consolait les femmes qui se jugeaient disgraciées : « Il n’y a pas besoin d’être maigres pour se penser maigres. »
Et on peut aussi, revenant à l’époque actuelle leur dire, citant Régine : « On sort avec les maigres, on rentre avec les grosses. » tant il est vrai que les hommes n’ont pas un point de vue identique sur les femmes selon les circonstances. Si l’obsession des rondeurs féminines habite les hommes aussi bien que les femmes, cela n’a pas toujours avec la même signification.
o-o-o
Bon. - Maintenant passons aux choses (plus) sérieuses. Il s’agit de l’image du corps, qui est un schème intériorisé depuis la prime enfance. Il s’agit pour notre sujet du jour de rappeler que notre corps nous apparaît d’abord vécu de l’intérieur, en relation avec notre environnement matériel, puis dans sa relation avec les attitudes que les autres ont par rapport à nous. Autrement dit, « se penser grosse » ne vient pas forcément seulement du ressenti  de son propre corps ; le regard des autres y est peut-être aussi pour beaucoup.
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(1) On pourra se reporter à mes quelques Posts consacrés au sujet - je regrette à présent qu’on n’y parle que des femmes, alors que les hommes ont également été appréciés bien dodus.

 Happy Bouddha

Tuesday, June 27, 2017

Citation du 28 juin 2017

Nous continuons à vivre ensemble, mais ça fait bien longtemps qu’on ne s’aime plus
Xavier Bertrand (interview au JDD du 25 juin 2017)
Ces paroles désabusées ont été prononcées à propos du parti Les Républicains à l’occasion des dissensions qui accompagnent leurs échecs répétés aux différentes élections : les électeurs sont partis ailleurs et certains « militants » qui se disent prêts à prendre la tête du parti sont des amants volages qui dans le même temps envoient des billets doux au parti de Marine Le Pen – à moins que ce ne soit à Edouard Philippe..
… Qu’on se rassure : je ne vais pas entrer dans un débat concernant la droite française et ses nouveaux avatars libéraux. Je me contenterai de prendre au premier degré notre Citation-du-jour : oui, il y a des couples qui vivent ensemble mais qui ne s’aiment plus depuis longtemps.
Et alors ? A quel moment devrait-on s’arrêter et dire : « Stop ! Nous n’avons toi et moi plus rien en commun : il est temps de nous séparer » ? Comment savoir où l’on en est ? Où se situe le Rubicon de la séparation ?
Et bien, c’est très simple : sortez la carte de tendre et regardez où vous en êtes :

Carte de Tendre – « Représentation topographique et allégorique » des différentes étapes de la vie amoureuse selon les Précieuses du 17ème siècle
Etes-vous sur l’itinéraire : Négligence–tiédeur–oubli ?  Alors, attention !  Vous allez droit au Lac d’indifférence, et si vous tombez dedans plus d’espoir d’en sortir.
Mais quoi ? Je vous vois retournant la carte dans tous les sens incapable que vous êtes de vous situer quelque part là dessus.

Ah !... Vous réclamez un GPS d’amour pour vous situer sur la carte de Tendre… Pourquoi pas ? Mais méfiez-vous : ça risque bien d’être une charlatanerie de plus.

Monday, June 26, 2017

Citation du 27 juin 2017

A la langue d'ambre et de verre frottés / Ma femme à la langue d'hostie poignardée / A la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux / A la langue de pierre incroyable
André Breton - L'Union Libre

On se rappelle peut-être ce recueil de poèmes du 16ème intitulé « Blasons anatomiques du corps féminin » (en ligne ici) : voici qu’André Breton, à son tour, détaille le corps de sa femme toujours en recherchant son essence poétique. On en donne ici un exemple, mais c’est l’ensemble qu’il faut saisir d’un seul élan.
… Ça ne vous fait pas sursauter ? Peut-être que quelques autres blasons de la même encre vous conviendraient mieux ? Voyez par exemple :
Ma femme aux fesses de grès et d'amiante / Ma femme aux fesses de dos de cygne / Ma femme aux fesses de printemps / Au sexe de glaïeul / Ma femme au sexe de placer et d'ornithorynque / Ma femme au sexe d'algue et de bonbons anciens / Ma femme au sexe de miroir
Là : je vous sens un peu plus motivé. Je vous devine, messieurs, faisant la cour à votre nouvelle conquête et découvrant le premier soir avec des exclamations ingénues ses « fesses de printemps » et son « sexe de miroir » : la dame va être transportée par la grâce de votre propos.
o-o-o
Comme d’habitude, ne comptez pas sur moi pour vous fournir une quelconque « clé » pour déchiffrer ces images. Je sais que vous y parvenez très bien tout seul, et je n’ai pas l’intention de faire avec vous une compétition de serrurier. En revanche, je peux quand même dire ce qui me surprend dans cette lecture.
Et d’abord ceci : Breton qui affectionne si souvent un langage châtié, recherché, en vrai dandy de la rhétorique qu’il fut, ose ici de formules très prosaïques (« de poupée-qui-ouvre-et-qui-ferme-les-yeux » : n’est-ce pas très lourd ?), voire même carrément gauches (« aux-fesses-de-dos-de-cygne »). Comme si la précision de l’expression, modelée sur une pensée qui surgit comme ça, sans être passée par le moule du langage, l’emportait sur l’élégance.
Oui, n’est-ce pas : ce surgissement de l’émotion qui emporte avec elle des bouts de phrases ou de simples mots, sans même qu’une élaboration ne soit venue prendre en charge la mise en forme de l’idée, c’est cela même l’émotion poétique.

Alors, parfois cette émotion devant la beauté de la femme prend un chemin déjà balisé, un chemin devenu une autoroute pour les pauvres-en-imagination, qui vont dire : « Chérie, t’es belle comme un camion ! »  Pour eux aucun espoir, sauf à consommer quelque substance hallucinogène et à se laisser aller.

Sunday, June 25, 2017

Citation du 26 juin 2017

… je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties
Pascal Pensées (Les deux infinis) – Voir citation complète en annexe
Voilà un texte très souvent lu et commenté de Pascal  – et en même temps le sujet le plus controversé à l’origine de la science moderne. Car il s’agit de savoir si la connaissance des phénomènes naturels est possible, sachant que jamais nous ne parviendrons à connaître le tout de l’univers. Ici Pascal pose le problème dans les termes même du mécanisme cher à Descartes : puisque tout dans l’univers résulte de mouvements opérés par contact, alors il faudrait savoir ce qui se passe à l’autre extrémité du monde pour comprendre ce qui se passe sous nos yeux. Moyennant quoi, à l’aide de la métaphore des deux infinis, Pascal affirme que pour l’homme la science absolue est impossible et que seule la foi nous donnera la vérité. – On sait que Descartes pensait exactement l’inverse, raison pour la quelle Pascal le jugeait « intitule et incertain ».
On laissera de côté la question de l’universalité du savoir, encore que depuis la science ait toujours cherché comme un graal l’équation ultime récapitulant en elle seule tout le savoir accessible sur la nature entière. Mais réfléchissons un peu à l’idée qui se dégage du conflit Descartes/Pascal quant à l’idée de monde. Chez Descartes, pas de secret, pas de mystère. Tout se passe par « figure et mouvement », un peu comme l’atomisme d’Epicure.
Par contre, Pascal frissonnait le soir à sa fenêtre en regardant l’insondable immensité du ciel :
Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. Si un caillou qui tombe obéit aux mêmes lois qu’un corpuscule qui en percute un autre dans le grand collisionneur du CERN, alors pas de mystère. Mais si ces lois ne sont pas les mêmes, si elles sont irrémédiablement différentes, alors la Nature est scindée en deux : celle qui suit les lois relativistes et celle qui obéit aux principes quantiques. Elles ne parlent pas le même langage, mais contrairement à ce que pouvait penser Pascal, leurs langages sont également incompréhensible pour ceux qui, comme nous n’entendent que le bruit du caillou qui tombe
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Annexe – « Donc, toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties »

Saturday, June 24, 2017

Citation du 25 juin 2017

The poor, the fool, the false, love can  / Admit, but not the busied man.  / He, which hath business, and makes love, doth do  / Such wrong, as when a married man doth woo.
John Donne
(Le pauvre, le faible d'esprit, la fripouille, l'amour peut  / Les admettre, mais pas l'homme -à-ses-affaires,  / Celui qui fait des affaires et fait l'amour, fait les deux  / mal, comme l'homme marié qui court la prétentaine.
Version française par Gilles de Seze

Commentaire John Donne III
(Finalement je ne donnerai pas un 3ème commentaire de « l’homme n’est pas une île », attiré que je suis par cet autre poème de Donne. J’espère qu’on ne m’en tiendra pas rigueur.)

Le riche peut-il aimer ? Je veux dire : aimer d’amour comme Roméo aime Juliette – tout en étant malgré tout un homme-à-ses-affaires ?
Les amateurs de revues people se soucient de la chose: il n’est à ce propos que de voir les commentaires sur le couple Arnaud Lagardère / Jade Forest, présenté comme un couple idéal où l’on voit un top-modèle formant un couple-d’amour avec un milliardaire. On a ironisé là dessus et puis le temps passant, la famille se développant, on a bien dû se dire qu’un milliardaire est un monsieur comme un autre, qui peut tomber amoureux comme n’importe qui, et fonder un foyer (1).
Seulement, John Donne insiste : cet homme ne peut être en même temps et du même mouvement et amoureux et faire son business. L’un polluant l’autre, chacun perdra sa force et sa nature.
L’idée est en effet qu’il s’agit de contamination.
- Je ne sais si c’était là l’idée véritable de Donne : reste qu’elle me paraît significative. Imaginez un milliardaire qui au moment d’engranger ses milliards, serait pris par la tendresse et l’émotion où l’amour le confit.


Vu ici
Impensable n’est-ce pas ? Maintenant, imaginez la position symétrique : au creux des bras de la bien-aimée, le galant redevient homme d’affaire et négocie avec elle le petit câlin bien chaud et bien intime.
Quel gâchis !
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(1) Quand Jade a été maman, elle n’a pas allaité au sein son bébé. On lui a demandé pourquoi ?
« Gala : Pourquoi ne pas l’avoir allaitée?
J. F. : J’ai longuement hésité, mais Arnaud voulait participer. On a opté pour le biberon. Du coup, on peut lui donner tous les deux. »

Friday, June 23, 2017

Citation du 24 juin 2017

if a clod be washed away by the sea, Europe  / is the less, as well as if a promontory were, as  / well as any manner of thy friends or of thine  / own were ; (…)

Traduction : Si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien

John Donne (1624) – Méditation XVII (1)
Commentaire II
Je prendrai trois vues successives sur ce court poème, dont chacun connaît la fin grâce au livre d’Hemingway, mais qui porte bien d’autres éléments auxquels nous réagissons spécialement. Voici donc la seconde :
John Donne est-il toujours lu en Grande-Bretagne ? On peut en douter au vu des actualités qui agitent la chronique. Après la crise des migrants (cf. Post d’hier), dont les Anglais persistent à refuser de croire qu’étant Erythréens, Syriens ou Pakistanais, ils sont néanmoins des hommes comme tous les autres – voici le Brexit.
- Ne croyez pas, dit John Donne, que l’Europe sans la Grande-Bretagne ce soit toujours la même Europe (rappelons que nous sommes en 1624). Si petit que soit ce territoire, il a autant d’importance que le manoir ou la propriété la plus importante qu’on puisse concevoir – et quand bien même il ne serait qu’une motte de terre désagrégée par la mer, sa perte serait sans remède. Les dimensions importent peu, il n’y a pas de petites pertes, elles s’équivalent toutes, solidaires qu’elles sont du même tout.
Brexit : On admettra facilement que cet avertissement vaille pour les anglais bien qu’il semble adressé aux européens : la réversibilité est la règle, puisqu’eux et nous sommes à égalité. De plus, il n’y a pas de jeu gagnant/perdant et encore moins gagnant/gagnant : il n’y a que du perdant/perdant. Oui, amis british, vos poètes vous en avertissent : si vous commencez à couper les ponts avec le continent, vous allez vers l’oubli de votre nature réelle, et à considérer que votre île soit incommensurable au monde qui l’entoure, vous allez vous persuader  que la perte de celui-ci est une petite chose, comparée à ce que vous êtes.
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(1) Poème à lire ici – Traduction :

« Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble ; si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien ; la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne. » John Donne