Tuesday, May 26, 2015

Citation du 27 mai 2015

Le tilt n'indique qu'une limite à ne pas dépasser. C'est une menace délicieuse, un risque supplémentaire, une sorte de second jeu greffé sur le premier.
Roger Caillois – Les Appareils à sous
« Comme certains joueurs soulevaient les plateaux afin de conserver leur bille plus longtemps, le fondateur de la société Williams a inventé en 1935, un mécanisme de contrôle d'inclinaison sur les flippers "le tilt" »
A lire sur le site « Appalaches »


A voir et à écouter également sur le siteclubdesappalaches

Qu’est-ce que faire Tilt ? La jeune génération, celle qui est née avec un smartphone dans le berceau ne le sait peut-être même pas. Mais en même temps, je suppose que si les jeux vidéo d’aujourd’hui n’ont plus de flippers (1), certains d’entre eux ont néanmoins conservé la « fonction-tilt ».
Si le tilt est irremplaçable, c’est qu’il est source de bien des émotions, parce qu’il est une sanction sans appel : tout s’arrête et c’est  la mort de la partie (alors que les jeux actuels accordent volontiers plusieurs vies au joueur).
Caillois nous dit que ce risque est une menace délicieuse, un risque supplémentaire, une sorte de second jeu greffé sur le premier.
Est-ce vrai ? On sait que tout joueur, dans n’importe quel jeu, prend des risques pour gagner, et le risque principal est bien de perdre en voulant gagner. De ce point de vue, le flipper n’offre pas de risque spécial, hormis justement celui de faire tilt en secouant un peut trop la machine. Alors, en quoi est-ce un risque supplémentaire ? Un second jeu ?
Comme le fait observer la citation du site clubdesappalaches, le Tilt est une sanction liée à un Commandement « Tu ne soulèveras pas le plateau afin de conserver plus longtemps la bille » - ce que le joueur fait néanmoins pour empêcher la bille de disparaître. Il est ainsi dans la situation du trafiquant qui joue à cache-cache avec la police : savoir jusqu’où aller trop loin. Autrement dit, le premier jeu consiste à marquer le plus de points possibles pour faire claquer la partie gratuite ; le second est de secouer la machine tant qu’elle pourra le supporter sans faire tilt.
Le joueur est dans la position immorale au possible de celui qui dit : je ne respecterai vos limites que si vous  me sanctionnez – et pas avant.
Ah… Si seulement cela pouvait servir de catharsis pour la délinquance ! S’il suffisait de recréer les flippers pour que nos lascars de banlieues n’aillent plus secouer les policiers jusqu’à ce qu’ils fassent Tilt !
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(1) Tout (mais vraiment tout !) sur les flippers ici.

Monday, May 25, 2015

Citation du 26 Mai 2015

Si une personne est gay et cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis-je pour la juger ?
Pape François (en 2013)
Dimanche, l’Irlande a validé par référendum la création du mariage entre personnes du même sexe, contribuant ainsi à mettre en doute l’influence de l’Eglise dans ce pays qui sort à peine d’une grave crise économique et spirituelle (avec les cas de pédophilie de certains prêtres).
Le trouble est à tous les niveaux :
1) Quand le Pape demande « Qui suis-je pour juger ? »
- Mais votre Sainteté, vous êtes le Pape. Si vous, vous ne pouvez juger, qui le fera ?
- Le Seigneur seul peut juger si un Gay est réprouvé du fait qu’il est homosexuel. Donc son homosexualité ne suffit pas pour dire il diffère des autres 
-->  L’homosexualité n’est plus un péché mortel.
2) Et du coup : plus de différence entre un couple homo et un couple hétéro. Ce qui veut dire qu’en dehors du fait que les homosexuel(le)s sont des couples stériles (mais bien d’autres hétéros le sont également) on ne peut plus faire de différence entre eux.
Passant de la morale religieuse au droit, on dira qu’il n’y a pas lieu de leur refuser un droit qu’on accorde aux autres couples. C’est d’ailleurs cela qui a motivé le suffrage positif de beaucoup d’Irlandais : ils ont voté non pas spécialement pour qu’on prenne en compte le bonheur gay, mais bien l’égalité de leur droit avec celui des autres citoyens irlandais.
o-o-o
Maintenant je voudrais calmer un peu le trouble dont j’ai souligné l’existence.
1) L’Eglise irlandaise, malgré la déclaration papale est restée hostile au mariage gay, et le succès du « oui » au référendum irlandais est en même temps un échec pour l’Eglise qui avait fait campagne pour le Non. On a dit que cet échec était une conséquence du scandale des prêtres pédophiles, les catholiques pouvant légitiment douter de la portée morale des admonestations du clergé complice de tels agissements :
- L’homosexualité est un péché abominable, sauf quand il s’agit d’un curé et d’un petit garçon.
Ça ne passe pas !
2) Ensuite, la déclaration du pape François, nous rappelle que l’intention (=chercher le Seigneur avec bonne volonté) est plus importante que l’action (= être gay), soulignant ainsi que François est jésuite.

--> On est dans la cadre de la casuistique jésuite, et ça ce n’est vraiment pas une nouveauté.

Sunday, May 24, 2015

Citation du 25 mai 2015

On reporte souvent sur le passé une sorte de magie qui n'a rien à voir avec la réalité de ce qu'on a vécu mais est la simple prise de conscience de la fuite du temps et des deuils à faire.
J.M.G. Le Clézio
Nostalgie.
C’est bien d’elle qu’il s’agit lorsque, se remémorant le passé, on le pare de ce qu’il n’a jamais contenu – du moins de ce qu’on n’a jamais vécu au moment où il se produisit.
Voilà l’idée : le passé est connu avec plus de véracité lors qu’il est reconnu comme passé que lorsqu’il a été « présent ». Autrement dit, ce que je suis entrain de vivre là, maintenant, est moins authentique que lorsque le souvenir m’en reviendra dans un futur quelconque.

La question est : de quel côté se situe la vérité ? Peut-on croire que la transfiguration du passé rende le souvenir plus authentique que le contenu mémorisé ? La nostalgie ne consisterait pas à  rejouer le passé, mais elle serait ce qui donne à vivre le présent-en-tant-qu’il-confère une certaine vie au passé.
Hum… Un peu compliqué… Heureusement, La Citation-du-jour est là pour démêler tout ça.

Le Clézio nous en avertit : dans le cas qui nous intéresse, le passé est doublé d’une autre expérience qu’il ne pouvait contenir au moment où il s’est produit : celle de l’éphémérité de notre être. Nous ne sommes plus celui qui a vécu ces évènements, ces émotions. Nous ne le sommes plus du tout – et pourtant cette ombre de nous mêmes ressurgit, telle qu’elle fut, dans la remémoration. Est-ce c’est de cela qu’il faut faire son deuil ?


Sans doute et du coup, plus de passé à revêtir comme une vieille défroque bien-aimée : tout ça, à la benne ! sans même passer par la case vide-grenier ! C’est de nous même qu’il faut faire deuil, c’est contre notre narcissisme qu’il faut lutter. Du coup la nostalgie est comme la trace de ce passé révolu, la cicatrice laissée par cette part de nous-mêmes qui fut et qui n’est plus.

Saturday, May 23, 2015

Citation du 24 mai 2015

La vie n'est qu'un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s'agite durant son heure sur la scène et qu'ensuite on n'entend plus ; c'est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien...
Shakespeare – Macbeth (1605), V, 5
Si l’on devait définir la philosophie de l’absurde, on pourrait sans mal proposer cette citation : non seulement on y trouve l’affirmation que la vie n’a pas de signification, mais encore qu’elle est pleine d’agitation stérile. Que dire de plus ? Que les interprétations qu’on donne de tout cela pour apaiser notre angoisse ont été inventées par des idiots.
Bim ! Prenez ça dans la tête, vous tous qui courez très vite pour oublier que vous ne laisserez aucune trace derrière vous.


- Allo docteur Bobo ? Je me sens pas très bien. Comment je fais avec ça ?
- Très cher impatient, je vois que vous avez besoin d’un peu de philosophie :
1) Quelques goutes de quiétisme (1) dans un peu d’eau le soir avant de vous endormir pour vous assurer un sommeil paisible avec la certitude que le repos et l’inaction sont les meilleures attitudes.
2) Le matin au réveil, quelques grains d’épicurisme pris avec un verre de bon vin. Installez-vous dans un environnement favorable (cocotier-sable blanc-lagon bleu) avec une créature de rêve (95-d) sous la main. Si vous n’avez rien de tout ça, allez faire un petit tour sur Internet, vous y trouverez tout ce qu’il faut pour jouir sans entraves (2).
3) En début d’après-midi, retirez-vous dans une chambre aux volets clos laissant filtrer des raies de soleil pour contempler la poussière d’atomes qui voltige. La compagne 95-d est permise.
Le sujet à méditer avant de s’endormir est cette règle de la sagesse épicurien : « Pour vivre heureux vivons cachés »
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(1) QUIÉTISME, subst. masc.
A.  HIST. RELIG. Doctrine mystique... suivant laquelle la perfection chrétienne réside dans la quiétude, c'est-à-dire l'« amour pur » et la contemplation de Dieu, en l'absence de toute activité propre de l'âme. (T.L.F.)

(2) « Jouir sans entraves » : on aura reconnu le slogan de mai-68. A ne pas confondre avec l’exaltation de la jouissance, telle que prônée par Calliclès, l’adversaire de Socrate dans le Gorgias de Platon (à lire ici)

Friday, May 22, 2015

Citation du 23 mai 2015

L'art du comédien est de se ménager et de ne présenter que les apparences des choses. Il doit être froid en brûlant les planches et rester tranquille au milieu des plus grandes furies.
Théophile Gautier Le Capitaine Fracasse (1863), X, Une tête dans une lucarne

Voici une nouvelle mouture d’une distinction largement repandue : le comédien joue un personnage en simulant. L’acteur joue un rôle en tirant de sa propre vie l’expression des sentiments ressentis par son personnage. Ce qu’il exprime c’est ce qu’il a déjà vécu, et s’il peut jouer c’est seulement en se remémorant certaines circonstances de sa vie. L’acteur pleure en faisant remonter en lui un triste souvenir ; le comédien pleure en grimaçant de façon crédible. Ce qui montre qu’il est plus risqué d’être un acteur qui doit (re)vivre les émotions qu’il joue, qu’un comédien qui les mime. On a ici même déjà rappelé l’étrange descente aux enfers que Björk s’était imposée pour interpréter son rôle dans le film Dancer in the dark.

On croit qu’on est aujourd’hui devenu exclusivement des consommateurs d’acteurs, que nous n’allons au cinéma que pour voir tel acteur qui nous a plu dans des films antérieurs et dont nous supposons qu’il va nous rejouer le même personnage : c’est à dire lui-même. C’est sans doute vrai mais pas entièrement. On observe en effet que les rôles qui permettent de gagner des récompenses, Oscars ou Césars, sont souvent des rôles de composition. Qu’une jeune actrice accepte de se vieillir (1), qu’un acteur beau et viril joue les garagistes dépressifs (2), qu’un comique nous fasse pleurer (3) : voilà ce qu’on admire.
Oui, c’est plutôt réconfortant. Mais attention : ne pas abuser de la recette au risque de décevoir les spectateurs. Seuls quelques acteurs ont l’étoffe pour devenir des comédiens.
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(1) Ou de se « mutiler » : Marion Cotillard en cul-de-jatte dans « De rouille et d’os ».
(2) Alain Delon dans « Notre histoire » (1984)
(3) Coluche récompensé au 1984 pour son rôle dans Tchao pantin : encore un garagiste dépressif. Bizarre….

Thursday, May 21, 2015

Citation du 22 mai 2015

On est comédien lorsque l'on a sur le reste de l'humanité un avantage: c'est de s'être rendu compte que ce qui doit produire une impression de vérité ne doit pas être vrai.
Nietzsche
On peut discuter de la validité de cette définition du comédien, s’interroger sur le théâtre comme lieu du mensonge, de son immoralité, etc.
Mais il faut aussi s’arrêter sur cette idée :
- Il y a une différence entre la vérité et l’impression de vérité.
- Cette différence est de nature : l’impression n’a pas besoin d’être vraie pour être reçue comme vérité.
- On comprend aussi que les hommes ne sont pas du tout intéressés par la vérité, mais seulement par l’impression qu’ils ont de la posséder. Il faut donc que la vérité-vraie ait bien des inconvénients que l’impression-de-vérité ne possède pas.

On conviendra que cette ouverture présente un intérêt bien supérieur à l’interrogation sur le rôle et le pouvoir du théâtre. Mais aussi qu’on soulève bien des questions difficiles à résoudre.
Déjà, qu’est-ce que c’est que cette « impression de vérité » ?
Une réponse simple est que c’est une opinion, c’est à dire une affirmation qu’on sait peut être fausse, mais qu’on prend pour vraie parce qu’elle reflète notre désir de croire en son contenu. Préférer une illusion que plait à une vérité qui blesse : voilà une constante, soulignée par Nietzsche et vérifiée tous les jours par les informations que nous recevons – et que nous recherchons.
Mais alors, si tel est notre désir, si c’est là ce que nous recherchons, comment nommer les journalistes, éditorialiste, politiciens qui nous abreuvent de ces opinions si fausses et si désirables ? Des comédiens ?

Pourquoi pas ?