Friday, April 17, 2015

Citation du 18 avril 2015

Les erreurs passent, il n'y a que le vrai qui reste.
Diderot – Pages contre un tyran
L’optimisme contenu dans cette citation est bien caractéristique de l’époque de Diderot : le 18ème siècle fut en effet le moment où beaucoup se persuadèrent que l’humanité était sur le point de réaliser de grandes révolutions qui allaient la débarrasser de l’obscurantisme et des aliénations qui empêchaient son essor depuis des millénaires.
Alors, certes il y eut des révolutions et certaines très importantes. On les paya au prix fort de souffrances et de sang, mais qu’importe, s’il reste vrai que la Civilisation a progressé dans le même temps ?

Hélas ! Triste constat : alors qu’on vient d’aborder le 3ème millénaire, on observe qu’est sans cesse démentie cette foi de Diderot dans l’Histoire ; tout progrès, payé pourtant comme on l’a dit au prix fort, est suivi d’une régression qui nous ramène au niveau le plus bas et le plus abjecte de l’humanité. Et ces hommes aux semelles de plomb qui nous tirent vers le bas disent qu’ils obéissent à Dieu, et c’est pour eux un acte de foi : de telles horreurs sont perpétrées au nom du Tout-Puissant (1). Qui sont-ils ces barbares arriérés, ces hommes qui croient vivre encore au 10ème siècle ? Des étrangers issus de races combattues depuis plus de mille ans ? Mais nous aussi, nous avons eu en plein 20ème siècle, nos Ghettos nettoyés au lance-flamme ; nous avons eu nos goulags où l’« espérance » de vie était de trois mois.
Le progrès ? Admettons qu’il apporte des moyens d’existence accrus, une plus grande sécurité sanitaire – bref : la prospérité. Mais les guerres les plus cruelles ne sont pas celles qu’on fait à son voisin pour s’emparer de ses richesses. Ce sont les guerres qui résultent de la rage à faire triompher des idées – des abstractions sans réalité.
L’erreur de Diderot vient de ce qu’il vécut dans un moment bienheureux – du moins pour ceux qui ont fait partie de sa classe sociale, dans ce pays, à cette époque.
--> Il vous reste 2 ans pour anticiper le triomphe en France d’une nouvelle ère d’obscurantisme et de cruauté : en 2017, retrouvez donc un pays où vous refugier pour y rêver des progrès de la Civilisation.
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(1) « Un autodafé (du portugais « auto da fé », traduction du latin « actus fidei » — « acte de foi ») est la cérémonie de pénitence publique célébrée par l'Inquisition espagnole…  Ce terme est devenu pratiquement synonyme d'une exécution par le feu d'hérétiques. » (Art. Wiki)

Thursday, April 16, 2015

Citation du 17 avril 2015

(Il faut) faire de la publicité sans en avoir l’air.
Géraldine Michel (Libé du 11 avril – page 43)
La publicité ou l’art d’aller masqué.
Nous avions il y aura bientôt 9 ans, évoqué la double fonction des masques : cacher celui qui le porte ou bien montrer autre chose. Le masque blanc, comme le loup des adeptes du Carnaval, cachent ; celui des rites africains montre le visage d’une divinité.
Et la publicité ? J’aimerais à dire qu’elle fait les deux en même temps, exercice difficile pour lequel nos « créatifs » sont grassement payés. En effet, la publicité se donne pour tâche de vous faire oublier un instant que vous n’êtes – par exemple – qu’un pauvre type tout juste capable de siroter sa bière de canapé, en vous mettant dans la peau d’un  super beau-mec sapé comme un Dieu ; ou bien, madame, que vous n’êtes qu’une ménagère de moins de 50 ans, certes, mais quand même bien grassouillette,  parce que vous pouvez devenir une super-nana qui court tout le temps, sa bouteille de Contrex sous le bras.
Mais en même temps, et je dirai que c’est vraiment essentiel, la publicité se cache sous son message. Pourquoi fait-elle si souvent rire ? Est-ce pour retenir l’attention ? Certes, mais aussi pour faire oublier le message publicitaire.
Elle y parvient aussi en faisant croire que ce message est une information, et plus malin encore, c’est une information qui vante le produit « de biais » : ainsi de cette série de spots où on voit des jeunes gens qui expliquent à leurs ainés ringardisés que eux, leurs enfants, utilisent déjà ces produits dont les vieux parents ne soupçonnent même pas l’existence, ou bien qui les dénigrent à tort.
La publicité est obligée de leurrer non seulement par calcul, mais parce qu’elle ne pourrait pas exister sans cela : sinon, comment pourrait-elle vendre du vent – ou du rêve selon le cas.

J’ai l’air de mépriser la publicité : c’est vrai parfois, mais pas toujours. Par exemple, j’adore les publicités qui ont la tâche impossible de vanter des produits dont on ne parle pas en société : comme les laxatifs, ou les pompes funèbres.

--> Supposez que vous êtes un publicitaire : vous devez expliquer aux gens qu’avec les dragées Fuca ils vont arriver à faire caca ; ou bien que vous êtes un entrepreneur de pompes funèbres, et qu’il serait plus digne de s’en remettre à eux pour enterrer Grand-Père. Pas facile…

Wednesday, April 15, 2015

Citation du 16 avril 2015

Mae West, cette artiste américaine aux seins plantureux et si peu sportifs, dont l'image détournait des stades tant de garçons bien doués
Marcel Aymé –  Travelingue, 1941


De son temps (dans les années 30), Mae West était admirée pour son opulente poitrine, au point que le gilet de sauvetage des aviateurs américains avait été baptisé « le Mae West » (1).
Peu importe, passons à l’essentiel : d’abord selon Marcel Aymé, les seins de Mae West étaient « peu sportifs ». Admettons que leur volume ait été plutôt une gène pour les exercices physique : d’ailleurs leur rôle dans l’espèce n’est pas de permettre à la mère de faire des exploits sportifs, mais de nourrir les petits enfants. Du coup, les seins de Mae West auraient détourné les jeunes hommes du chemin des stades pour les rediriger vers des activités qu’on imagine moins sportives et en tout cas solitaires.
Oui, nous y voilà : on est bien dans le cadre de l’opposition entre le plaisir et l’effort – entre le sport et la lubricité. Et conséquemment, voici l’idée d’utiliser le sport pour brider la tendance des jeunes hommes (et femmes) à rechercher la jouissance sexuelle.
Que penser de cette opposition ? Si l’on laisse de côté la continence sexuelle qu’on imagine imposée aux athlètes de haut niveau uniquement pendant les compétitions, on observe que les plus grands champions s’affichent avec des femmes dont les avantages sont largement comparables à ceux de Mae West, et que cela ne les empêche pas de réaliser des exploits incomparables.
L’hygiène et la gymnastique qui étaient au début du 20ème siècle des pratiques destinées à absorber l’excès d’énergie – voire de testostérone – qui gonflait les muscles de la jeunesse, sont aujourd’hui remplacées par des exercices de bodybuilding destinés à rendre les muscles plus attirants pour les Mae West d’aujourd’hui.
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(1) « En référence à sa généreuse poitrine, les aviateurs américains de la Seconde Guerre mondiale avaient surnommé Mae West leurs gilets de sauvetage. Ceux-ci fonctionnaient en se gonflant d'air comprimé et en donnant à leur torse un volume supplémentaire… De nos jours les gilets de sauvetage gonflables sont encore appelés couramment des Mae West, même en dehors des pays anglophones. » (Art. Wiki)

Tuesday, April 14, 2015

Citation du 15 avril 2015

J'aime les ragoûts littéraires fortement épicés, les œuvres de décadence où une sorte de sensibilité maladive remplace la santé plantureuse des époques classiques. Je suis de mon âge.
Emile Zola – Mes Haines (1866)
La décadence ne se caractérise pas essentiellement  par l’excès de sensualité mais d’abord, par celui des excitants : il faut plus d’épices dans le ragoût, parce que les consommateurs, maladifs et usés n’ont plus de sensations autrement. On comprend ainsi que c’est cette dégénérescence qui fait la décadence et non la sensualité débridée. Le décadent est imaginé les jambes maigres, le ventre trop gros surmonté d’une poitrine creuse. Par contre l’homme de l’époque classique est grand, athlétique, avec des pectoraux et des abdos de statue. Mais la décadence, quant à elle, est d’abord une affaire d’époque : les hommes décadents sont en réalité des hommes qui vivent des époques décadentes.

Et nous ? Si nous admettons que seule l’usure de la société peut nous caractériser comme décadents, vivons-nous un telle époque ? Et d’ailleurs, à la mesure de l’histoire, qu’est-ce que ça voudrait dire « époque décadente » ? Je suppose qu’on n’évoque pas une époque qui ouvre sur le néant. La décadence historique, nous l’imaginons volontiers illustrée par l’Empire romain : une décadence qui débouche sur la barbarie avant de parvenir à de nouveaux sommets de civilisation.
Les Islamistes – ou les intégristes religieux de tout poil – nous disent : vous êtes décadents, donc c’est nous les vrais civilisés : disparaissez ! Notre réponse consiste à dire que c’est l’inverse : ils sont les barbares et c’est nous qui sommes encore civilisés.
Mais de nos jours, comment s’exprime cette décadence ? Par des excès d’épices ? Pas seulement n’est-ce pas. Nous avons en plus des instruments capables de faire progresser la Civilisation.
Comme ça :



Sur la frontière entre l’Arabie Saoudite et le Yémen, le 9 avril 2015

Monday, April 13, 2015

Citation du 14 avril 2015

La décadence d'une littérature commence quand ses lecteurs ne savent pas écrire.
Nicolás Gómez Dávila (1) – Sucesivos escolios a un texto implícito

Curieuse et inquiétante idée : le lecteur ne serait digne du livre qu’il tient entre ses mains qu’à condition d’être capable d’écrire – je ne dis pas « le même » – mais au moins quelque chose qui soit digne de la langue de l’auteur.
On imagine ainsi que pour apprécier la littérature, il faut être soi-même un « usager » de la langue assez averti par la pratique qu’on en a, un peu comme pour être mélomane c’est mieux de savoir déchiffrer et jouer d’un instrument.
Du coup, la littérature dépend non seulement des écrivains, mais aussi des lecteurs. Prenez tous les bons auteurs d’une époque, et imaginez-les sans lecteurs : leurs livres échouent au fond des bacs des solderies, et pour finir au pilon. Eh bien vous aurez une littérature qui va entrer en décadence, et cela parce que les livres sont écrits pour un certain public, qu’ils ne sauraient se faire si ce n’est pour celui-ci, et que, lorsque plus personne ne lit, ou bien les écrivains s’éteignent, ou bien ils se mettent à écrire ce qu’on consent encore à lire – disons qu’on écrit alors pour être publié dans la collection Harlequin.
o-o-o
Je voudrais revenir au rôle dévolu à l’écriture : pas de lecture sans écriture, et donc pas de compréhension de l’art de l’écrivain sans cette pratique. C’est un peu prétentieux, n’est-ce pas ? Alors je me contenterai de penser que la lecture des plus grands est comme une pâture qu’on donne à son esprit, non seulement dans l’art de penser, mais aussi mais aussi dans la construction de son énoncé. Je n’aime pas trop quand on dit d’un livre : « C’est drôlement bien écrit. » ça veut dire quoi « bien écrit » ? Selon moi, l’art de l’écrivain est de donner à une pensée suffisamment personnelle une expression suffisamment juste  pour être totalement originale. « Originale » ne veut pas dire simplement surprenante, mais aussi admirable. Les Goncourt disaient que c’est dans l’épithète que se situe l’art de l’écrivain.
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(1) 1913-1994 : écrivain colombien. Voir ici

Sunday, April 12, 2015

Citation du 13 avril 2015

Extérieurement nous allons paisiblement côte à côte, mais pendant ce temps-là l'air qui nous sépare est sillonné d'éclairs comme si quelqu'un le fendait continuellement à coup de sabre.
Franz Kafka

Comment mieux dire ? Comment décrire cette horrible sensation de la rupture violente entre deux personnes ? Rupture qui, comme entre deux aimants, exige pour se faire, d’autant plus de force qu’ils sont plus proches. Rupture encore plus cruelle lorsqu’elle ne s’accomplit pas totalement et qu’on doit souffrir en permanence son déchirement. Rupture qui n’est que blessure et jamais résolution.

C’est là l’idée qui se manifeste dans cette phrase de Kafka : jamais ces vieux amants (appelons-les comme cela) ne se sépareront vraiment. Ils sont trop vieux et ils ont vécu trop longtemps ensemble. Du coup, ils vont se déchirer, car ils ne peuvent faire autrement, et cette déchirure va devenir comme ces maladies chroniques qui provoquent des crises très douloureuses, mais qui n’évoluent jamais – pas même vers la mort.


Prenons un exemple : le film de Granier-Deferre, le Chat, avec Jean Gabin et Simone Signoret. Voici un vieux couple qui dure encore et encore, aboutissant à une cohabitation hostile. Lui n’aime plus sa femme, mais elle est encore en quête d’amour, ou du moins de reconnaissance. La rupture provient d’un chat adopté par Julien qui se met à adorer cet animal, et par la violente jalousie de Clémence qui se sent encore plus abandonnée. Elle tuera l’animal, provoquant cet « éclair » qui sillonne leur ciel. Le drame est que l’existence de l’autre est pour chacun une souffrance, mais qu’ils ne peuvent se déparer. Ils sont, comme les héros de Sartre (Huis-clos) condamnés à endurer éternellement la brûlure que chacun inflige aux autres.