Thursday, April 28, 2016

Citation du 29 avril 2016

Une naïveté de perdue, dix de retrouvée.
André Glucksmann – Descartes c’est la France (p.29)

Dans ce passage, André Glucksmann dézingue l’information, coupable selon lui de nous faire croire – par exemple – qu’un abominable dictateur qui vient d’être renversé sera remplacé par des forces démocratiques. Ce livre date de 1988, et Glucksmann pensait sans doute aux dictateurs sud-américains (ou peut-être déjà soviétiques).
Bref, la croyance naïve du téléspectateur dénoncée dans ce livre a-t-elle disparue ? 27 ans plus tard, avec tous les bouleversements que les médias ont connus, les choses ont-elles changées ?
La naïveté n’est-elle pas plutôt un effet de la crédulité et du coup, ne risque-t-elle pas d’obéir au besoin de croire, ce que le philosophe cartésien ne manquera pas de dénoncer (1). Il est alors tentant de se dire qu’aujourd’hui, un quart de siècle plus tard, rien n’a changé parce que nous, nous n’avons pas changé.
…Sauf qu’il semble bien que ce soit pire aujourd’hui car l’information, c’est nous qui la fabriquons – nous avec nos réseaux sociaux, ces Posts, ces Tweets, repris par tous ces followers. Alors, certes, ces naïvetés dénoncées c’est nous qui  les avons dénoncées ; mais ces naïvetés nouvelles, c’est nous qui les affirmons. Ça ne vous dit rien ? Mais oui ! Voilà la théorie du complot qui apparaît.
Ce que l’on appelle le « complotisme » est en effet exactement cela : on est prié de reconnaitre qu’on est des gros naïfs de gober l’info-intox de pouvoir. Et nous voilà obligés de croire que des affirmations encore plus invraisemblables – et justement parce qu’elle le sont – sont la vérité qu’on nous cache. (2)
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(1) «  Ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle » Descartes – Discours de la méthode, Seconde partie

(2) Les Illuminatis ne sont pas loin….

Wednesday, April 27, 2016

Citation du 28 avril 2016

Une affaire est une affaire, et c'est toujours une victoire pour l'une des deux parties.
 Willem Elsschot – La glu

Alors vous avez lu ? Oui : La France a réussi le contrat du siècle en vendant 12 sous-marins à l’Australie ! OUI : la France !!!

Pourquoi pas ? Seulement, ce grincheux de Elsschot susurre : ça ne peut pas être une bonne affaire pour les deux parties. Si la France a gagné, l’Australie s’est faite entuber.
Revenons à l’information : déjà, écartons les observations cocardières à propos de la supériorité des techniciens français sur les japonais ou les allemands avec les quels on était en compétition : bien d’autres considérations étaient en jeu, comme par exemple la maitrise des chantiers à l’étranger.
- « Chantiers à l’étrangers » avez-vous dit ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
- Eh bien, ça veut dire que si nous les français nous avons gagné le marché, c’est déjà parce que nous avons consenti des transferts de technologies telles qu’une partie de la construction des sous-marins en question se fera en Australie et pas à Cherbourg. 
- Bon, et alors ? Ce qui compte, c’est qu’on empoche le contrat et les sous qui vont avec.
- Vous avez tout à fait raison. Quoique… Les capitaux engagés sont en effet colossaux (34 milliards d’euros!) mais tout ça, c’est l’argent déboursé par le gouvernement australien, mais il n’ira pas forcément dans la poche des français : pour le moment on ne sait pas encore, parce que le contrat n’est pas finalisé.
- Quoi ? On nous aurait menti ? Ce contrat du siècle ne serait pas définitivement signé ?
- Ce que nous avons signé, c’est l’exclusivité pour la phase finale de la négociation : de ce point de vue, oui, nos concurrents sont écartés. Mais la répartition définitive des travaux et donc le montant des gains  réalisés restent encore à négocier, et donc, même si on a déjà avancé, le principal reste à faire : rédiger le document et mettre deux signatures en bas.
Tout cela me fait penser aux Rafales qu'on a annoncés vendus au moins 10 fois à l’Inde, et dont on dit que finalement la négociation est toujours en cours…

Avouez qu’il n’est pas encore tout à fait sûr que les Australiens aient à regretter leur signature.

Tuesday, April 26, 2016

Citation du 27 avril 2016

Les hommes éminents ont la terre entière pour tombeau.
Thucydide – Histoire de la guerre du Péloponnèse, II, 35-43 (Oraison funèbre prononcée par Périclès, XLIII.)
Cette phrase n’est pas sans rapport avec l’évocation des héros faite par Malraux (cf. Post d’hier) – et peut-être a-t-il fait à Thucydide l’hommage d’un emprunt silencieux.
Ainsi donc, la véritable immortalité n’est autre que le souvenir glorieux laissé dans le cœur des hommes ; et pour devenir plus grand, ce souvenir doit être porté par l’humanité toute entière. Telle est l’immortalité dont les héros grecs peuvent jouir, étant entendu que l’immortalité surnaturelle, dans le domaine d’Hadès, est selon Homère fort peu enviable (1). Il va de soi que cette immortalité suppose aussi la transmission à travers l’histoire, que les exploits de ces personnages ne sont immortels qu’autant qu’on se les rappelle : d’où les stèles gravées dans la pierre pour rappeler les victoires héroïques des Pharaons sur leurs ennemis.
… D’où aussi la responsabilité qui est la nôtre devant l’évolution de notre culture, qui abandonne le grec et les héros qui vont avec, pour  la culture subordonnée à l’usage de l’anglais contemporain. Nos héros ne s’appellent plus Ulysse ni Achille, ils s’appellent Spiderman et Captain America.
Imaginons leur affrontement : qui, selon vous, l’emporterait ?


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(1) Voir ici la description du voyage d’Ulysse au royaume des morts (pour lire le texte Odyssée chant XI, cliquer ici)

Monday, April 25, 2016

Citation du 26 avril 2015

Nous ne traitons pas les morts comme des déchets de la nature, mais comme des ancêtres.
Paul Ricœur – Dialogue sur l’histoire et l’imaginaire social
Le tombeau des héros est le cœur des vivants.
Malraux – Oraison funèbre de jeanne d’Arc
Un petit détour ce matin par le domaine des modes de sépultures. Quand je dis « mode », il faudrait presque prendre cela au sens courant : il devenu « à la mode » de faire incinérer les morts et, en dernier geste d’affection, de lui offrir un « épandage » de ses cendres dans un lieu particulier, choisi par le défunt ou par ses familiers.  Autrement dit, on ne lui donne pas un tombeau marqué à son nom et inviolable, mais on ne laisse pas non plus son urne funéraire trainer sur la voirie : n’oublions pas en effet le scandale lorsqu’on trouve dans un vide grenier une urne vendue comme vase pour mettre des fleurs et qui contient encore les cendres du grand-père !
Mais là où la citation de Ricœur nous laisse sceptiques, c’est quand il parle de poids des ancêtres dans l’attitude de respect envers les morts. Selon lui, cette attitude suppose un culte des ancêtres, la croyance en leur survie propice à la descendance de leur famille, dans l’au-delà d’où ils veillent sur les vivants – les quels doivent donc leur rendre un culte, au moins en allant s’incliner sur leur tombe une fois par an.

Que le corps, entendu comme dépouille post mortem, soit l’objet de soins attentifs comme le suppose Ricœur demande donc une petite vérification. Si nous ne faisons plus très attention à ce que devient le corps du défunt après la séparation d’avec le monde des vivants, c’est sans doute parce que nous sommes de plus en plus matérialistes : qui donc lève les yeux au ciel, pour invoquer l’âme du « cher-disparu-qui-nous-voit-de-là-haut » ? Le cher-disparu a en effet tiré sa révérence du monde qui est le notre et il n’y en a pas d’autres où il puisse se trouver. Si nous le cherchons, c’est dans notre cœur que nous le trouverons, où il est resté bien au chaud, dans les tendres souvenirs que nous gardons le lui – et quand au reste rien ne subsiste. Autrement dit, et comme le dit Malraux :
Ô Jeanne, sans  sépulture et sans portrait,
toi qui savais que le tombeau des héros est le coeur  des vivants !
Malraux - Mémorial de Jeanne d'Arc  Place du Vieux marché à Rouen.

Sunday, April 24, 2016

Citation du 25 avril 2016

Nous comprenons la Nature en lui résistant.
Bachelard – La formation de l'esprit scientifique
/Grâce aux sciences mécaniques/ nous deviendrons comme maitres et possesseurs de la nature.
Descartes – Discours de la méthode
L’humanité ne progresse qu’en allant d’un extrême à l’autre de ses possibilités : d’un côté elle contemple la nature ; de l’autre elle la transforme. Soit Aristote avec ses sciences théorétiques qui observent sans jamais toucher à quoique ce soit ; soit Descartes qui veut connaitre les lois de la physique pour mieux agir sur la nature en se substituant au Dieu qui l’a produite.

Nous avons dit que l’humanité ne progressait qu’en allant d’un de ces pôles à l’autre : pourquoi ?
- Parce qu’il faut forcer la nature, ou du moins le tenter : c’est en cherchant à empêcher un phénomène de se produire qu’on peut le mieux comprendre les forces qui agissent sur lui.
Reprenons l’exemple de la lutte contre les bactéries dont nous parlions hier : après avoir découvert les antibiotiques, nous découvrons aujourd’hui qu’il y a des bactéries qui se sont « immunisées » contre leur action. A nous de trouver la parade pour aller contre ce processus tout à fait naturel. Car c’est bien la sélection naturelle a fait prospérer ces microbes qui résistent aux antibiotiques ; et c’est la même chose à tous les niveaux, depuis que la vie existe et que des organismes s’y reproduisent.
- Mais au lieu de « forcer » la nature, on peut à l’inverse laisser un processus se dérouler sans intervenir, afin d’observer les « parades » qu’elle a préparées dans les organismes, et qu’on empêcherait de se manifester en nous substituant à eux. Par exemple et toujours à propos des maladies infectieuses, certaines populations possèdent des caractéristiques génétiques résistantes à ces maladies qui sont fatales aux autres (ce fut sûrement le cas de la peste – on sait que c’est le cas du sida). On croit savoir que l’humanité a failli disparaître dans des grandes catastrophes qui n’auraient laissés vivants que quelques dizaine de milliers d’hommes : on est en droit de supposer qu’ils étaient génétiquement prédisposés à résister à une peste particulièrement radicale.

Nous sommes en ce moment un peu sur le chemin qui conduit au premier versant : respectons la nature parce qu’autrement nous allons la saccager. Le savoir est-il responsable des folies qu’il permet de réaliser ? De nos jours, seuls les franc maçons le pensent encore. Devrions-nous revenir aux doctrines ésotériques ?