Tuesday, April 15, 2014

Citation du 16 avril 2014


La vertu est difficile à découvrir ; elle demande quelqu'un qui la dirige et la guide, les vices s'apprennent même sans maître. 
Sénèque – Questions naturelles
Un peu de morale en passant : de la morale comme autrefois, celle qui se prodigue à coup de règle – sur les doigts…
Car c’est bien cela : les vices sont spontanés, personne n’a besoin d’apprendre à faire souffrir un petit animal, ni à mettre la main sous la jupe de la copine. Par contre attention à ne pas se faire pincer : les maitres de vertu n’y vont pas de main-morte !
Mais (comme dit la pub) ça, c’était avant. Depuis mai 68, les vices et les vertus sont passés à la trappe, les maitres et les corrupteurs aussi. Ne restent que les slogans qui nous encouragent à acheter sans aucune retenue ce qui nous fait jouir, et à payer pour éviter les embarras qui viennent après.
Désirs et plaisirs dansent la sarabande et leur sabbat de sorcière dure toute l’année.
Vite ! Rétablissez les leçons de morale à l’école ! Des Écoles sans Dieu, des Maitres sans foi, débarrassez-nous Seigneur !
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Stop ! N’allons pas réclamer le retour du prêtre qui enseigne la morale à l’enfant de cœur en le caressant sur ses genoux ! 
- Relisons plutôt la phrase de Sénèque : il nous faut dit-il quelqu’un pour nous diriger vers la vertu, quelqu’un qui puisse apparaitre comme un maître ; celui qui aurait une autorité morale, et non pas la férule du censeur. Oui, mais qui ?!
Regardons bien autour de nous : il est des personnes qui ont une autorité morale « naturelle », devant qui nous rougirions de nous montrer veules ou malhonnêtes. Qui s’imposent sans avoir à commander, qui – comme le dit Lao-tseu – « enseignent sans paroles et sont utiles sans actes ». Cela c’est exactement ce que Bergson nomme « l’appel du héros » : ce qui caractérise selon lui la « morale ouverte » (par opposition à la « morale fermée » qui s’enseigne justement à coups de règle sur les doigts).
Rappelez-vous de l’autorité qu’avait l’Abbé Pierre : il faisait trembler même les Présidents de la République. Et son Association était laïque.
Hélas ! L’abbé Pierre est au  Paradis et personne n’est venu le remplacer… On devine que les héros de la morale ne courent pas les rues de nos jours. Mais ce n’est pas non plus nécessaire : on trouve un peu partout des gens qui n’ont pas le profit (qu’il soit personnel ou collectif) pour seul horizon. Des gens qui tendent une main à ceux qui souffrent sans demander à qui appartient cette main.

Monday, April 14, 2014

Citation du 15 avril 2014


La culture nous apparaît d'abord comme la connaissance de ce qui a fait de l'homme autre chose qu'un accident de l'univers.
Malraux
Hier commentant le rôle de la culture dans l’aventure humaine nous rappelions le scepticisme de Platon : selon lui, Zeus a été obligé de compléter les inventions techniques qui permettent aux humains de survivre, en leur imposant les bornes de la Pudeur et de la Justice pour éviter les guerres et les massacres par les quels l’humanité se détruisait elle-même. (1)
Mais il y a deux choses que Platon a oubliées de dire :
1 – Il n’a pas songé que la sagesse manquait encore aux hommes (sans doute était-ce trop évident pour avoir à le rappeler) : « Rien de trop » telle était la devise des sages Grecs et on voit bien aujourd’hui encore combien rares sont les hommes qui la respectent. Autrement dit, ce qui nous manque, c’est le respect de la juste-mesure : quoi de plus évident aujourd’hui ? Quand donc aurons-nous eu assez ? Assez d’argent, assez de profit, assez de jouissance, assez de vengeance ?
2 – Ajoutons qu’à son époque, Platon ne voyait pas de danger pour l’homme en dehors des rapports qu’il entretenait avec ses semblables. Mais aujourd’hui il ajouterait sans doute volontiers les risques liés à notre rapport avec l’environnement : déforestation, dénaturation du climat, destructions de la faune, de la flore, empoisonnement de l’air et de l’eau…Rien de tout cela ne serait possible sans l’extraordinaire essor des techniques que nous avons  inventées grâce à Prométhée.
Rien de trop… Comment retrouver le sens de la juste mesure ? Comment savoir que nous devons avancer jusqu’à ce point et pas au-delà ?
Mais on l’a dit : comment s’étonner que nous ignorions ce principe, alors même que les Grecs de l’Antiquité avaient besoin des pires menaces pour le respecter ? Les Tragédies de leur époque le répètent systématiquement : l’hubris (= la démesure) est la faute qui est punie le plus systématiquement et le plus férocement par les dieux ; car sans cela des crimes sans limite dans l’atrocité étaient commis (2). Imaginez un peu ce que cela peut donner quand c’est à la Terre qu’on s’en prend ?
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Hier, nous appelions Zeus au secours de notre voisin de palier – aujourd’hui ce sont tous les Dieux de l’Olympe qu’il faudrait convoquer pour sauver la Planète.
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(1) « Quand ils étaient rassemblés [dans des Cités], ils se faisaient du mal les uns aux autres, parce que la science politique leur manquait… » (Platon – Protagoras 321a).
(2) Voir le festin qu’Atrée servit à son frère Thyeste : Atrée non seulement tua les deux des fils de Thyeste mais aussi les fit bouillir dans un chaudron et les servit à leur père, au cours d’un banquet. Lorsque Thyeste eut mangé l'horrible repas, Atrée fit apporter le plat contenant les têtes sanglantes des deux enfants.

Sunday, April 13, 2014

Citation du 14 avril 2014


La culture nous apparaît d'abord comme la connaissance de ce qui a fait de l'homme autre chose qu'un accident de l'univers.
Malraux

Pratiquons une mise à jour de cette citation : remplaçons « connaissance » par « invention et pratique » et ce sera bon.
La nature a fait l’homme comme elle a fait les autres animaux : sans savoir ce qu’elle faisait. Elle a mis au jour des espèces qui ont dévoré les autres, et puis qui se sont éteintes parce qu’elles avaient détruit tout ce qui leur permettait de survivre. Il a bien fallu que, par une autre mutation génétique, les proies deviennent capables de se reproduira plus vite que leurs prédateurs, leur fécondité étant la condition de leur survie.
L’équilibre de cette merveilleuse machine qu’est l’écologie des milieux naturels a frappé les esprits et depuis longtemps les hommes ont inventé des mythes pour en expliquer l’agencement : ainsi du mythe de Prométhée selon Platon (1).
Ce que croit Platon, c’est que l’homme ne peut être le simple fruit d’un accident de la nature (comme le serait une mutation génétique) : il lui faut, au moins pour continuer d’exister, une intelligence créatrice qui lui permette de suppléer l’absence de spécialisation de son intelligence dénuée d’instinct et également de sa « main-à-tout faire ». Une intelligence créatrice qui n’est autre que la sienne, car la culture dont parle Malraux, qui donc l’a inventée sinon lui-même ?
            Est-ce bien possible ? Revenons à Platon, et au mythe de Prométhée dont nous parlions tout à l’heure. Selon Platon les hommes se sont donné à eux-mêmes tous les artifices techniques que les animaux ont reçus de Zeus sous forme de pattes, de crocs et d’instincts. Mais il y a une chose que les hommes n’ont pas su inventer : c’est l’art de vivre ensemble. Il a fallu que Zeus leur fasse don de la Pudeur et du sentiment de la Justice pour régler la vie des Cités – sans quoi ils s’autodétruisaient en se nuisant les uns aux autres.
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Hélas ! Les Dieux de Platon ne se dérangent plus pour nous aider : ils ont pris leur retraite depuis longtemps et débrouillez-vous ! Ce qui, soit dit en  passant, explique que ces bornes morales sautent parfois, ou soient interprétées de façon exécrable.
Bon à méditer à l’heure où la France connait un regain de xénophobie et de racisme.
Zeus au secours ! Faites que nous acceptions que notre voisin s’appelle Mohamed et notre voisine Khadija !
La suite à demain, si vous voulez bien !
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(1) Protagoras 320-321c – à lire ici, y compris le commentaire qui suit (malgré les références scientifiques qui viennent de Leroi-Gourhan en date de … 1945)

Saturday, April 12, 2014

Citation du 13 avril 2014


Zig et zig et zig, quelle sarabande! / Quels cercles de morts se donnant la main ! / Zig et zig et zag, on voit dans la bande / Le roi gambader auprès du vilain!
Mais psit ! tout à coup on quitte la ronde, / On se pousse, on fuit, le coq a chanté / Oh ! La belle nuit pour le pauvre monde ! / Et vive la mort et l'égalité !
Poème d'Henri Cazalis (alias Jean Lahor)

Allez ! C’est Dimanche ! Un peu de musique pour le fun ? Une musique guillerette, une musique à écouter avec les pieds ? Une musique à chanter avec les paroles ci-dessus ?
Voilà : Camille Saint-Saëns et sa Danse macabre

C’est vrai que ça ne réjouit pas forcément tout le monde, mais enfin que voulez-vous ? Si on rit avec ça, alors on est sur de rire de tout – et tout le temps…
Mais qu’est-ce qui réjouissait tant nos ancêtres – je veux dire ceux qui au détour du 14ème siècle, en pleine épidémie de peste noire ont inventé et représenté ces sarabandes de squelettes qui poussent vers la tombe pêle-mêle mendiants et seigneurs empanachés ?

Danse de la mort Holbein
Oui, qu’y avait-il de si réjouissant ? Relisons notre citation : Et vive la mort et l'égalité. Oui, c’est bien ça qui caractérise ces Danses macabres : on y voit la mort mélanger  joyeusement tous les ordres de la société, toutes les classes, toutes les conditions. Riches ou pauvres, seigneurs ou manants, pouilleux ou belles emparfumées, tous se retrouvent dans la tombe qui égalise les conditions sans aucun égard pour les différences.
Sommes-nous donc bien sûrs d’être égaux devant la mort ? Si nous nous reportons à l’époque où ces sarabandes mortuaires sont apparues – je veux dire l’époque de la première épidémie de peste noire (1) – on constate que l’inégalité sociale restait la règle. C'est ainsi qu'on disait que le meilleur remède contre la peste était d’avoir une bonne paire de bottes – pour fuir quand il en  était encore temps : ce que tout le monde n’avait pas les moyens de faire. On aurait pu dire aussi que le second remède était la possession de hauts murs : les nobles dans leur propriété bien fermée, comme les moines dans leurs monastères risquaient beaucoup moins la contagion.
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Et de nos jours ? Statistiquement, l’espérance de vie (et donc la crainte de mourir avant l’âge) est un indice de développement d’un pays. Les pauvres boliviens n’ont guère l’espoir de vivre au-delà de la cinquantaine, quand nous, nous fleuretons avec les 80 ans. Les pauvres meurent avant les riches, et c’est un indice non pas seulement de développement mais de justice sociale que de combler les inégalités devant la mort.
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(1) Rappelons que la 1ère épidémie atteignit l’Europe en 1347